A quoi sert la Banque africaine de développement?

Participation à l’émission Cultures Monde sur France Culture le 11 février 2020.

Le 33e sommet de l’Union africaine s’est tenu ces deux derniers jours (dimanche 9 et lundi 10) à Addis-Abeba, autour d’un ambitieux programme : « Faire taire les armes en 2020». Pour y parvenir, l’organisme veut travailler sur les causes de la violence, en favorisant le développement.

Principes de l’union monétaire

Lorsque des pays décident d’opérer une intégration économique régionale, ils doivent avant toute chose déterminer quelle ampleur elle aura et les avantages liés à la création d’une union monétaire. Celle-ci peut être unilatérale ou multilatérale. Elle entraîne des changements profonds dans les économies des pays membres.

Les expériences récentes d’intégration régionale ont abouti à des unions monétaires. De longue date, les Européens ont mis en avant la stabilisation des taux de change comme un ingrédient crucial de l’intégration économique. En réduisant l’incertitude, la stabilisation des taux de change favoriserait le commerce et l’investissement direct.

La littérature met en évidence un lien négatif entre la volatilité du change de long terme et le volume du commerce extérieur et entre la volatilité du taux de change et l’investissement direct (Bénassy-Quéré, Fontagné et Lahrèche-Révil, 1999).

Il est encore difficile de trancher entre les paradigmes de l’exogénéité et de l’endogénéité (ou la justification ex-post) lorsque l’on s’interroge sur les liens entre union monétaire et intégration économique. Julie Lochard (2005) expose clairement la distinction entre les deux notions.

D’un côté, plus des pays commercent entre eux, plus ils auront intérêt à former une union monétaire, car les coûts de l’intégration monétaire diminuent avec l’ouverture de l’économie (l’utilisation de l’instrument de taux de change devient plus coûteuse), tandis que les bénéfices (qui résident dans l’élimination des coûts de transaction) augmentent (McKinnon, 1963 ; De Grauwe, 1999). L’intégration économique serait alors un préalable à l’intégration monétaire (exogénéité).

Mais d’autres arguments tendent à privilégier une relation inverse. L’intégration monétaire pourrait permettre de limiter les groupes de pression protectionnistes, sensibles à la variabilité du taux de change, qui ralentissent le processus d’intégration économique (Fernandez-Arias, Panizza et Stein, 2002). Par ailleurs, en réduisant certains coûts de transaction et l’incertitude portant sur les variations du taux de change, l’union monétaire est susceptible d’accroître les flux de commerce entre les pays membres. Une partie de la littérature suggère que cet effet est important parce qu’il contribue à renforcer la symétrie des chocs, réduisant ainsi le principal coût de l’union monétaire relatif à la perte de l’instrument de taux de change : l’union monétaire pourrait être optimale ex-post même si elle ne l’est pas ex-ante (Frankel et Rose, 1996).

Ainsi, l’intégration économique, financière et monétaire accroît les échanges commerciaux et rapproche les cycles. Ceci amène les auteurs à affirmer que les critères de zone monétaire optimale sont endogènes : deux pays qui passent en changes fixes ou qui adoptent la même monnaie voient leurs échanges commerciaux s’accroître et leurs cycles se rapprocher, ce qui justifie ex-post l’intégration monétaire.

Le postulat est celui d’un lien entre la corrélation des cycles et l’intégration commerciale. Une monnaie commune est perçue comme “a serious and durable commitment” (McCallum, 1995). Entre autres choses, elle empêche d’anticiper des dévaluations dites compétitives, elle facilite les investissements directs étrangers et les contrats de long terme, et peut finir par encourager des processus d’intégration politique, facilitant les échanges et ainsi la synchronisation des cycles.

Les zones monétaires optimales

L’union monétaire a longtemps été étudiée dans le cadre du débat entre régimes de change fixe et flexible. Elle ne constituait pas un objet d’étude spécifique, mais était assimilée à un système de change fixe, à la fois dans les discussions académiques et politiques (Fratianni et von Hagen, 1992). La principale approche de l’intégration monétaire, la théorie des zones monétaires optimales (ZMO), s’inscrit dans ce contexte. Elle définit une zone monétaire comme un domaine au sein duquel les taux de change sont fixes et cherche à déterminer ses conditions d’optimalité (Mundell, 1961 ; McKinnon, 1963 ; Kenen, 1969).

De nombreux prolongements théoriques, mais surtout empiriques, ont été développés dans ce cadre et les critères des ZMO ont été appliqués à l’Europe (Beine, 1999 ; De Grauwe, 1999 ; Mongelli, 2002 pour une revue de la littérature) et à d’autres régions du monde (Eichengreen, 1998, par exemple). Mais cette littérature se concentre principalement sur les coûts macroéconomiques engendrés par la perte de l’instrument de taux de change et aborde peu la question des bénéfices de l’intégration monétaire.

L’intérêt porté aux unions monétaires, définies plus spécifiquement par une monnaie commune, s’est ravivé avec la concrétisation de l’intégration monétaire en Europe, qui, avec la création de l’euro en 1999, a montré que la constitution d’une union monétaire était réalisable alors que la théorie des ZMO était assez pessimiste sur ses chances de succès. La création de l’Union économique et monétaire (UEM) représente un enjeu majeur, non seulement pour les pays membres, mais aussi pour les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) qui la rejoindraient et pour les pays non-membres, principaux partenaires de l’Union. D’un autre côté, les crises financières qui se sont multipliées dans les années 1990* ont conduit de nombreux économistes à défendre les régimes de change extrêmes, tels que la caisse d’émission (currency board en Argentine, Bulgarie, Estonie et Lituanie) ou l’union monétaire (dollarisation), considérés comme étant les seuls viables avec le système de change flexible (Obstfeld et Rogoff, 1995 ; Eichengreen, 1998 ; Fischer, 2001).

Ces deux événements ont contribué à élargir les débats dans le domaine de la recherche académique, à la fois en limitant la portée de la théorie des ZMO et en ouvrant de nouvelles pistes de recherche. L’expérience européenne procure de nouvelles données permettant d’analyser empiriquement les effets de l’union monétaire, et non plus seulement ses conditions d’optimalité. Elle pourrait montrer que les critères mis en avant par la théorie des ZMO sont endogènes ; l’union monétaire serait viable ex-post même si elle ne l’est pas ex-ante (cf supra).

Unions monétaires multilatérales et unilatérales

La littérature sur les crises de change tend à réhabiliter l’union monétaire par rapport aux régimes de change fixe traditionnels. La théorie des ZMO pourrait également surestimer le rôle du taux de change dans l’ajustement aux chocs et, par conséquent, le principal coût de l’union monétaire. Des travaux récents montrent que le taux de change est peu utilisé comme instrument d’ajustement dans les pays émergents ou en développement par “peur du flottement » (Calvo et Reinhart, 2002).

On peut distinguer deux types d’unions monétaires : multilatérales ou unilatérales. Dans les deux cas, il y a abandon de la monnaie nationale au profit d’une monnaie commune – ce qui constitue la définition généralement admise de l’union monétaire. Dans le cas de l’union monétaire multilatérale, la souveraineté monétaire est partagée entre les membres de l’union, alors que dans une union monétaire unilatérale (dollarisation ou euroisation), elle est abandonnée au profit du pays ancre.

L’union unilatérale connaît de nombreux développements. Étudiant la politique de change effective de 66 pays, mesurée à partir de la volatilité relative des monnaies par rapport à trois ancres potentielles (dollar, mark et yen), Agnès Bénassy-Quéré et Pierre Deusy-Fournier (1994) montrent que la majorité des pays considérés tendent de fait à stabiliser leur monnaie par rapport à une monnaie de référence : 30% le font par rapport au mark (essentiellement les pays de l’Union européenne), et près de 30% également le font par rapport au dollar (le yen n’apparaissant pas comme une monnaie d’ancrage). Ces proportions seraient sans doute plus importantes si l’on pouvait étudier également des comportements d’ancrage par rapport à des paniers, et non uniquement des monnaies de référence.

Il est probable que le mouvement d’ancrage sur des grandes monnaies internationales se poursuivra, renforçant le rôle régional, sinon international, de l’euro. C’est ce que montrent Agnès Bénassy-Quéré et Amina Lahrèche-Révil à propos des pays sud-méditerranéens (PSM) et des pays d’Europe centrale et orientale. Pour les auteurs, si les pays proches, en termes régionaux, de l’Union européenne adoptent un raisonnement en termes de zone monétaire optimale pour définir la monnaie de référence de leur politique de change, ils auront sans doute intérêt à retenir l’euro (plutôt que le dollar ou le yen), en raison de l’importance de leurs liens commerciaux avec l’Union. Par ailleurs, si l’on admet que ces pays ont également pour objectif la stabilisation de leur solde extérieur (ce qui implique maintien de la compétitivité et stabilisation de la charge de la dette), il apparaît également que l’euro devrait être la monnaie d’ancrage réel à privilégier, et ce dans des proportions qui sont importantes, puisque l’euro représenterait dans la majorité des cas plus de 70% du panier d’ancrage.

L’union multilatérale est généralement considérée comme la résultante d’un long processus d’intégration, tandis que l’union monétaire unilatérale apparaît davantage comme une solution pour certains pays émergents ou en développement en proie à une instabilité macroéconomique forte ou caractérisés par une dollarisation de facto, cette dernière étant généralement mesurée par la part des dépôts en monnaie étrangère dans la masse monétaire : de nombreux pays se caractérisent par une dollarisation élevée, où les dépôts en monnaie étrangère dépassant 30% de la masse monétaire (Argentine, Bolivie, Cambodge, Turquie, Uruguay, par exemple).

Difficultés objectives des unions monétaires

Le Rapport Delors (1989), chargé d’étudier et de proposer les étapes concrètes devant mener à la réalisation progressive de l’Union économique et monétaire par le Conseil européen d’Hanovre en juin 1988, indique que le succès du programme d’achèvement du marché intérieur dépend de manière décisive aussi bien d’une coordination beaucoup plus étroite des politiques économiques nationales que d’une plus grande efficacité des politiques communautaires. Cela signifie qu’un certain nombre de mesures devant mener à l’union économique et monétaire doivent être prises au fur et à mesure de l’établissement du marché unique.

Ce même Rapport souligne que, si la construction d’un marché unique renforce les liens entre les économies nationales, il entraînera également de profonds changements structurels dans les économies des pays membres ; un grand nombre des gains potentiels ne pourront alors se matérialiser que si la politique économique – au niveau national et au niveau communautaire – réagit de façon adéquate aux changements structurels. En accroissant fortement l’interdépendance économique entre les pays membres, le marché unique réduira l’autonomie de manoeuvre et amplifiera les effets trans-frontaliers de développement émanant de chaque pays membre. Il exigera donc une coordination plus efficace de la politique économique entre les différentes autorités nationales et le renforcement des politiques régionales et structurelles communes.

Dans un contexte de pleine liberté des mouvements de capitaux et d’intégration des marchés financiers, des politiques nationales incompatibles auraient tôt fait de se traduire par des tensions sur les taux de change et d’imposer une charge croissante et injustifiée à la politique monétaire. Le processus d’intégration exige même dans le cadre des accords de change existants, une coordination plus intensive et efficace des politiques, non seulement dans le domaine monétaire, mais aussi dans ceux de la gestion économique nationale qui affectent la demande globale, les prix et les coûts de production.

Les instances de décision sont soumises à un grand nombre de pressions et de contraintes institutionnelles et leur meilleure volonté de tenir compte des répercussions internationales de leurs politiques risque d’être inopérante. Si, parfois, il convient de recourir autant que possible à la coopération volontaire pour parvenir à une cohérence croissante des politiques nationales, en tenant compte de situations constitutionnelles différentes dans les pays membres, le Rapport Delors recommande alors la possibilité d’adopter des procédures plus contraignantes.

* : On peut citer la crise du système monétaire européen en 1992-1993, la crise mexicaine en 1994-1995, asiatique en 1997-1998, russe en 1998 et brésilienne en 1999.

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Focus

La monnaie unique favorise le marché unique, avec :

– la diminution des coûts des transactions entre pays de la zone ;

– la réduction des incertitudes liées au taux de change des monnaies de chaque pays ;

– la transparence des prix libellés dans la même monnaie

– les prix entraînent une plus grande concurrence des entreprises dans le marché commun ;

– la stabilité des prix ;

– l’appui à l’intégration économique et meilleur équilibre des finances publiques ;

– la stabilité macroéconomique par l’harmonisation de la politique monétaire et des taux d’intérêts.

Même si elle comporte également des inconvénients :

– la perte de l’outil de politique monétaire au niveau national. Il n’y a pas de changement dans les taux de change pour répondre aux crises économiques de chaque pays ni de modification des taux d’intérêts ;

– la limitation au niveau national de l’utilisation des politiques fiscales expansives ;

– la nécessité d’opérer des transferts des richesses vers des pays de la zone les plus défavorisés pour atteindre l’objectif de convergence entre États.

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La construction de l’Europe monétaire

Quatre étapes ont conduit à l’Union monétaire européenne.

• La première a débuté en 1979 avec le Système monétaire européen (SME) sous l’impulsion de la France et de l’Allemagne.

• En 1990, a débuté la libération totale des mouvements des capitaux dans la Communauté, qui s’est achevée à la fin de 1993.

• La troisième étape a été engagée début 1994 par la création de l’Institut monétaire européen, embryon de la future Banque centrale européenne, chargé de veiller à la convergence des politiques économique et monétaire des pays de l’Union.

• La quatrième étape, enfin, a vu la création de la monnaie unique en 1999, gérée par la Banque centrale européenne, indépendante, dont la “mission est de définir la politique monétaire de l’Union”, sous forme scripturale dans un premier temps, puis fiduciaire au premier janvier 2002. Mais le processus est beaucoup plus vieux puisqu’il avait été initié dès 1957.

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Références

Beine, M. (1999), « L’Union économique et monétaire européenne à la lumière de la théorie des zones monétaires optimales : une Revue de la Littérature », Cahiers Économiques de Bruxelles, 162, pp. 149-202.

Bénassy-Quéré A., et P. Deusy-Fournier (1994), « La concurrence pour le statut de monnaie internationale depuis 1973 », Économie internationale, n° 59, 3e trimestre, 107-144, 1994.

Bénassy-Quéré A., et A. Lahrèche-Révil (1999), « L’euro comme monnaie de référence à l’est et au sud de l’Union européenne », Revue économique, volume 50, lien N° 6 pp. 1185-1201.

Bénassy-Quéré, A., L. Fontagné et A. Lahrèche-Révil, (1999), « Exchange Rate Strategies in the Competition for Attracting Foreign Direct Investment », Journal of the Japanese Economies, 15, pp. 178-198.

Calvo, G. et C. Reinhart (2002), « Fear of Floating », The Quarterly Journal of Economics, 117, pp. 379-408.

De Grauwe, P. (1999), « Économie de l’intégration monétaire. Théories et perspectives », traduction de la 3e éd., De Boeck Université, Bruxelles.

Delors, J. (1989), « Rapport sur l’Union économique et monétaire dans la Communauté européenne (12 avril 1989) »

Eichengreen, B. (1998), « The Only Game in Town », The World Today, November-December, 317-20.

Fernandez-Arias, E., Panizza, U. et E. Stein, (2002), « Trade Agreements, Exchange Rate Disagreements », Working Paper, Inter-American Development Bank.

Fischer, S. (2001), « Exchange Rate Regimes : Is the Bipolar View Correct ? », Journal of Economic Perspectives, 15, pp. 3-24.

Frankel, J. et A. Rose, (1996), « The Endogeneity of the Optimum Currency Area Criteria », NBER Working Paper, 5 700.

Fratianni, M. et J. Von Hagen (1992), « The European Monetary System and European Monetary Union », Westview Press, Boulder, San Francisco.

Kenen, P. (1969), « The Theory of Optimum Currency Areas : An Eclectic View », dans R. Mundell et A. Swoboda (éd.), Monetary problems of the international economy, University of Chicago Press, Chicago.

Lochard J., (2005), « Les unions monétaires et leurs effets sur les échanges et les investissements internationaux », thèse de doctorat en sciences économiques, soutenue le 30 novembre 2005, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

McCallum, J. (1995), « National Borders Matter : Canada – US Regional Trade Patterns », American Economic Review, 85(3), 615-623.

McKinnon, R. (1963), « Optimum currency areas », American Economic Review, 53, pp. 657-665.

Mongelli F. P. (2002), « New » views on the optimum currency area theory : what is EMU telling us ? », ECB Working Paper n° 138, avril 2002.

Mundell, Robert A. (1961), « A Theory of Optimum Currency Areas », American Economic Review, Vol. 51, pp. 657-665.

Obstfeld M. et K. Rogoff (1995), « The Mirage of Fixed Exchange Rates », Journal of Economic Perspectives, 9, pp 73-96.

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Cet article est initialement paru dans Banque Stratégie n° 262 de septembre 2008

Du franc CFA (XOF) à l’ECO : du symbole à la réalité?

Derrière l’ECO, un projet de longue date de la CEDEAO

Hautement politique, le sujet a fait l’objet de nombreuses déclarations mi 2019 à l’issue de la réunion des ministres des finances et des gouverneurs des Banques centrales des quinze pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui confirmait l’objectif de 2020 pour la mise en œuvre de la monnaie unique, l’ECO (les déclarations d’Alassane Ouattara, l’analyse d’Aloysius Uche Ordu) entre les pays qui forment la CEDEAO (Bénin, Burkina Faso, Cap-Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Libéria, Mali, Niger, Nigéria, Sénégal, Sierra Leone, Togo) (ici et ).

Le 21 décembre 2019, le Président français et Alassane Ouattara annonçaient la fin du franc CFA en Afrique de l’Ouest, avec des discours qui peuvent amener une certaine confusion : « C’est en entendant votre jeunesse que j’ai voulu engager cette réforme. Le Franc CFA cristallise de nombreuses critiques et de nombreux débats sur la France en Afrique. J’ai entendu les critiques, je vois votre jeunesse qui nous reproche de continuer une relation qu’elle juge postcoloniale. Donc rompons les amarres » a déclaré Emmanuel Macron. A ses côtés, le chef de l’État ivoirien, Alassane Ouattara, a précisé que cette décision « historique » a été « prise en toute souveraineté. Elle prend en compte notre volonté de construire notre futur de manière responsable ».

La réforme concerne l’abandon de l’obligation de déposer la moitié des réserves extérieures auprès du Système européen des banques centrale (SEBC) – la Banque de France – en contrepartie de la garantie de convertibilité du franc CFA avec l’euro. La souveraineté fait référence au projet de la CEDEAO lancé il y a plusieurs décennies et qui devrait connaître en 2020 une étape symbolique importante.

Ainsi, avec les annonces faites fin décembre 2019 de l’abandon du franc CFA acté par Emmanuel Macron et Alassane Ouattara, c’est bien du processus entamé de longue date par la communauté Afrique de l’Ouest CEDEAO qu’il s’agit.

Abdou Souleye Diop a rappelé que la décision d’abandonner le franc CFA en Afrique de l’Ouest (XOF) annoncée par les présidents Ouattara et Macron le 21 décembre 2019 était « une décision historique qui répond à une évolution normale de la géopolitique et va dans le sens des décisions majeures d’intégration prises par les États Africains. »

Mais, comme il le relève justement, comment peut se prendre à Abidjan une décision – avec la France – d’une parité fixe avec l’euro sans que le Nigeria ou le Ghana n’aient a priori pris part à la décision ?

Dans son post du 23 décembre 2019, Kako Nubukpo a rappelé à quel point la question est complexe.

Deux sujets en effet se superposent : l’abandon des liens du franc CFA de la zone UEMOA* avec la France (en fait avec le Système européen des banques centrales – SEBC) et la création d’une monnaie unique dans la zone CEDEAO, c’est-à-dire l’UEMOA* à laquelle s’ajoutent Cap-Vert, Gambie, Ghana, Guinée, Libéria, Nigéria et Sierra Leone.

Le projet de zone monétaire et ses critères de convergence

Dans le communiqué issu de la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de la CEDEAO du 29 juin 2019 à Abuja, cette dernière a réaffirmé « l’approche graduelle pour la création de la monnaie unique en privilégiant le démarrage avec les États membres qui respectent les critères de convergence ». Elle a également « adopté le régime de change flexible assorti d’un cadre de politique monétaire axé sur le ciblage de l’inflation et le système fédéral pour la Banque Centrale Communautaire. » Et retenu le terme « ECO » pour le nom de ladite monnaie.

En outre, la Conférence a pris note du rapport de convergence macroéconomique 2018, notant la « dégradation de la convergence macroéconomique, en exhortant les Etats membres à redoubler d’efforts pour améliorer leurs performances, compte tenu de la proximité de l’échéance fixée pour la création de l’union monétaire ».

En février 2018, les critères de convergence ont été recentrés et réduits, passant de 11 à 6, dont quatre dits « de premier rang » (déficit budgétaire, taux d’inflation, financement du déficit budgétaire par la Banque centrale par les recettes fiscales et réserves brutes exprimées en mois d’importations) et 2 de « second rang » (stabilité du taux de change nominal et dette publique rapportée au PIB).

Les différentes instances de la CEDEAO n’ont en effet que très peu communiqué sur ce long chemin, et sur la convergence macroéconomique des pays candidats. Parmi les pays alors annoncés dans le peloton pour le démarrage de la monnaie unique en 2020, l’on citait le Ghana, le Niger, la Côte d’Ivoire mi 2019. Le président ivoirien avait même affirmé que, dès 2019, son pays aurait rempli tous les critères de convergence.

Nous avons fait l’exercice nous-même et relevé les chiffres concernant les pays candidats à la zone monétaire auprès des statistiques de la Banque africaine de développement, mesurant l’état de la convergence des pays de la CEDEAO selon les critères de premier et second rang. Notons une très intéressante communication de l’AMOA de juin 2018 qui fait un état de l’absence de convergence à fin 2016 quant aux critères définis.

Nous ne pouvons statuer clairement sur toutes les données à fin 2018 puisqu’il ne nous a pas été possible de relever toutes les informations relatives aux différents critères pour les pays candidats. Si l’on complète les deux critères manquants par les informations de 2016, seul un pays serait prêt.

Ici encore, un défaut de communication empêche de connaître exactement la situation des pays membres en matière de convergence, puisqu’aucune information n’est divulguée par la CEDEAO et que les statistiques disponibles ne permettant pas de mesurer deux des critères. Comment impliquer les populations dans ce projet quand il reste logé à Abuja ?

Un long processus de création de la zone monétaire en CEDEAO

Les autorités de la CEDEAO n’ont que trop peu communiqué sur un processus qui a fait l’objet de nombreux travaux sur plusieurs décennies. La Décision A/DEC.5/6/83 marquait cependant dès juin 1983 la décision de la Conférence des Chefs d’État de « prendre les mesures nécessaires pour la création d’une zone monétaire de la CEDEAO afin de résoudre les difficultés que pose l’existence de onze monnaies au développement du commerce intra-régional et de promouvoir une convertibilité limitée des monnaies de la région ». Pour atteindre cet objectif, la Conférence des Chefs d’État a, lors de son sommet à Abuja en juillet 1987, adopté la Décision A/DEC.2/7/87 établissant le Programme de Coopération Monétaire de la CEDEAO (PCMC) pour :

–      Mettre en œuvre des mesures collectives visant à mettre en place un système monétaire harmonisé et des institutions de gestion commune.

–      Créer une zone monétaire unique avec une Banque centrale unique menant une politique monétaire unique.

Le Protocole A/P.1/7/93 relatif à l’AMAO, adopté par la Conférence des Chefs d’État le 24 juillet 1993, a créé une agence autonome de la CEDEAO en remplacement à la CCAO (la Chambre de Compensation de l’Afrique de l’Ouest), créée en 1975 pour servir de facilité multilatérale de paiements dans le cadre de la promotion des échanges au sein de la sous-région de l’Afrique de l’Ouest).

L’Agence Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (AMAO) a été créée comme une agence autonome, qui, outre ses fonctions de canalisation et de compensation des transactions commerciales et de services, a été chargée du suivi, de la coordination et de la mise en œuvre du Programme de Coopération Monétaire de la CEDEAO (PCMC), visant la création de la monnaie unique de la CEDEAO.

Afin de renforcer le cadre juridique et institutionnel de la surveillance, la Conférence des Chefs d’État a adopté, en juin 2012, l’Acte additionnel A/SA.4/06/06/12 établissant un Pacte de convergence et de stabilité macroéconomique. Il s’agit d’un engagement formel des États membres à établir l’union monétaire qui serait mis en œuvre en deux étapes :

–      Phase de convergence dans laquelle les États membres devaient mettre en œuvre des politiques visant à atteindre les critères de convergence (de 1er rang) avant l’échéance du 31 décembre 2016. (Modifié du 1er janvier 2016 au 31 décembre 2019 par l’Acte additionnel A/SA.01/12/15)

–      Phase de performance, stabilité et consolidation dans laquelle les Etats membres auraient dû atteindre les objectifs de la phase de convergence et devraient ensuite renforcer la mise en œuvre des politiques afin de parvenir à une croissance durable, à compter du 1er janvier 2017. (Modifié au 1er janvier 2020 par l’Acte additionnel A/SA.01/12/15).

Une nouvelle monnaie

L’arbre du sujet teinté de post-colonialisme du lien du franc CFA avec la France cache en fin de compte la forêt de la création de la zone monétaire CEDEAO, avec une monnaie unique.

Sujet passionné si l’en est, le changement de monnaie concerne toute la population, des individus aux entreprises et à l’État. Symbole de souveraineté, la monnaie est dans la vie quotidienne de chacun, et le lien du franc CFA avec l’euro – et en particulier sa convertibilité garantie en contrepartie du dépôt de la moitié des réserves extérieures – a été de plus en plus critiquée ces dernières années. La décision de migrer vers une monnaie commune aux pays de la CEDEAO – l’ECO – appartient aux pays membres, et le rythme effectif de mise en œuvre dépend de la capacité des membres à respecter les critères de convergence. L’on peut regretter que trop peu de communication ait été faite sur l’avancement de ce projet, alors qu’il concerne la monnaie que plus de 400 millions d’individus utiliseront à terme au quotidien. Le logo est encore inconnu, à la veille du lancement de cette zone à partir de 2020. On se souvient des efforts faits par la Banque centrale européenne des années avant le lancement de l’euro. Adopter une nouvelle monnaie demande du temps et de la confiance.

Un ECO dès 2020?

Ce qu’il faut comprendre, c’est que les pays satisfaisant les critères de convergence et autres obligations à partir de janvier 2020 pourront entrer dans la zone monétaire unique ECO.

Mais que signifie entrer dans la zone monétaire ? Parce que l’on ne passe pas du FCFA ou du Naira à l’ECO en un claquement de doigts. C’est sans compter sur les délais nécessaires pour mettre en place, sinon un nouveau système monétaire, du moins une nouvelle dénomination pour la monnaie et une nouvelle monnaie qui doit « ruisseler » dans toute l’économie. Tous les acteurs de la chaîne de valeur sont impliqués (Banques centrales, Banques et autres institutions de monnaie banque centrale et privée, entreprises, individus), de même que tous les secteurs supports (numériques, systèmes d’information, comptabilité), puisqu’il s’agit de modifier tous les systèmes dans lesquels sont mentionnés les devises qui doivent laisser la place à l’ECO, au sein de la Communauté mais aussi ailleurs dans le monde. Il s’agit d’introduire de nouveaux billets, mais aussi de modifier toutes les mentions numériques de la monnaie (monnaie mobile privée y compris) vers l’ECO.

Très concrètement, il s’agit d’échanger les monnaies locales (pièces et billets) qu’utilisent 400 millions de personnes, dans des régions parfois reculées. Cette partie précisément demande la plus importante campagne d’information et de communication pour accompagner au mieux cette transition, qui ne peut se faire en moins de cinq années. Donc d’éducation financière.

Cela signifie définir le logo, les billets, les produire, les distribuer – et retirer de la circulation les anciennes monnaies. L’expérience de la zone euro, dans sa dimension prosaïque, peut être instructive, mais en prenant en considération les spécificités de la Communauté. Par exemple pour ce qui concerne l’organisation de la distribution et de la gestion de la filière espèces, qui s’est portée sur les agents et super-agents des opérateurs de monnaie mobile ces dernières années. Mais il y en a beaucoup d’autres.

Seul ou à plusieurs?

Et, détail qui n’en est pas un, un seul pays ne peut pas entrer dans la zone monétaire : une taille critique est nécessaire pour que les économies d’échelle soient réalisées et les échanges commerciaux promus grâce à cette monnaie plus grande. Pour les pays de la l’UEMOA, migrer vers la nouvelle monnaie – l’ECO – ne se justifie que si tous les pays +1 non UEMOA migrent vers cette nouvelle monnaie.

N’omettons pas le coût financier considérable que représente un tel projet de changement de monnaie à l’échelle d’un pays et d’une région.

Des enjeux économiques importants

Au-delà du symbole, il s’agit bien de favoriser les échanges entre les pays membres de la CEDEAO. « To me what’s more important than a possible single currency is that there is an ability to trade between countries in their native currency » pour Andrew S. Nevin, chef-économiste chez PwC West Africa. Pour l’économiste Ndongo Samba Sylla de la Fondation Rosa Luxemburg à Dakar, « It is difficult to see Nigeria agree to being in a monetary union if it is not the boss ». 

La question se pose davantage en termes de création de monnaie commune – et donc de création d’un espace monétaire commun – avec le projet d’élargissement de l’union monétaire XOF aux pays voisins, qui nécessite de prendre en considération les éléments économiques dans la détermination de la définition de la nouvelle devise. Le Nigeria ayant une part économique non négligeable dans l’ensemble. La CEDEAO regroupe en effet quinze pays totalisant 400 millions d’habitants en 2020, dont 200 pour le seul Nigeria. Le fait de lier l’ECO à l’euro est similaire à l’existant en zone FCFA XOF, mais très différent de celui des autres pays de la CEDEAO. La devise du Nigeria est quant à elle davantage liée au dollar qu’à l’euro.

Plus globalement, le lien de l’ECO avec les autres devises internationales doit refléter également la position externe des économies, c’est-à-dire les partenaires des exportations et importations de la sous-région. Selon la CEDEAO, 40% des exportations de la communauté sont adressées au continent américain, dont 34% vers les pays de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), et 24% pour les États-Unis, le Canada et le Mexique. L’Europe représente environ 28% des exportations de la CEDEAO, dont 23% pour l’Union européenne. Les pays de l’Asie et de l’Océanie représentent 16% des exportations, dont 0,3% pour le Proche et le Moyen-Orient.

Ces exportations sont dominées par le Nigeria (77%) et la Côte d’Ivoire (10%) qui, à eux deux, représentent 87% des transactions, suivis par le Ghana (4%), le Sénégal (2%), le Mali (1,7%).

Le Nigeria et le Ghana représentent ensemble 59% des importations de la Communauté contre 36% pour les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Les autres cinq pays de la CEDEAO représentent seulement 5% des importations de la Communauté.

Selon la CNUCED, le Nigeria concentre 11,4% des exportations du continent – derrière l’Afrique du Sud avec 21,5% – et 8,4% des importations – derrière l’Afrique du Sud, 18,9%, l’Égypte, 11,6%, l’Algérie, 8,6%.

Ce projet de zone monétaire unique se place dans un contexte de création de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA), qui verra débuter le démantèlement des frais douaniers à partir de mi-2020.

Conclusion

Au-delà des effets de communication symboliques « contre », le projet de monnaie unique de la CEDEAO nécessite une large communication et des efforts communs considérables « pour » que les populations de la Communauté – plus de 400 millions d’individus – s’en saisissent, car ce sont bien elles les premières concernées. Le « top départ » que représente le 1er janvier 2020 est de ce point de vue une occasion à saisir pour largement communiquer sur cette nouvelle monnaie, dépassionner le débat extérieur, le recentrer sur l’Afrique elle-même et préparer ses futurs utilisateurs à bien se l’approprier. Beaucoup donc reste à faire.

Paiement instantané au Brésil

Le projet de paiement instantané au Brésil (Pagamentos instantâneos)a pour objectif de mettre en place une infrastructure de paiement permettant un règlement immédiat entre l’émetteur et le bénéficiaire du paiement.

Le Brésil est le premier pays du continent américain à avoir mis en place une infrastructure de règlement rapide, avec SITRAF en 2002, qui permettait un crédit en maximum 60 secondes. Mais, faute de consensus politique sur comment le moderniser et le faire évoluer, il est aujourd’hui devenu nécessaire d’introduire une nouvelle plateforme. Le service n’est en outre disponible qu’aux heures ouvrées.

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Le nouveau système – qui devrait entrer en vigueur en 2020 selon la Banque centrale – devrait révolutionner l’existant en matière de disponibilité, de rapidité, de facilité d’utilisation. Il doit aussi multiplier les cas d’usages, en réduisant d’une part le nombre d’intermédiaires – et donc le coût pour l’utilisateur – mais aussi en permettant le développant de solutions sur mobile grâce au QR Code, privilégié par la Banque centrale.

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Capitalisant sur le parc important de téléphones mobiles au Brésil, et sur la taille du pays, le projet ne peut qu’intéresser les fintechs du pays, qui pour une part non négligeable d’entre elles se sont déjà positionnées sur les paiements.

Digitalisation bancaire au Brésil

Le pays à l’échelle d’un demi-continent voit s’épanouir sur son territoire les mêmes forces innovatrices que dans les autres régions du monde. BancoInter, BancoOriginal, Neon, Nubank et les autres proposent une alternative aux banques déjà établies, dans un contexte de faible bancarisation et de procédures bancaires encore trop archaïques. Le potentiel de disruption par les nouveaux acteurs – déjà très présents – est particulièrement important.

Avec une taille de marché considérable, la néo-banque Nubank détient aujourd’hui le plus grand nombre de client, soient 15 millions*, devant Revolut (7 millions), Chime (4 millions), N26 (3,5 millions) ou Monzo (3,1). Neon a, lui, 1,6 million de clients.

En Amérique du Sud, les activités bancaires concentrent une petite part des activités des fintechs – seulement 26 parmi les 1000 en exercice fin 2018 – 600 autres étant consacrées aux activités de prêt, de paiement ou de gestion des investissements. Le potentiel de croissance est immense puisque 70% de la population de la région (210 millions d’individus) est mal ou pas du tout bancarisée.

Une faible bancarisation

Au Brésil en particulier, 30% des adultes ne disposent pas de compte bancaire. Dans une secteur bancaire à forte concentration – 84,8% du marché des crédit est opéré par les cinq plus grandes banques du pays et 83,8% des dépôts – les banques font figure d’établissements distants et peu enclins à bien traiter les préoccupations quotidiennes des clients. Ainsi, l’accès à distance aux opérations courantes ainsi que la dématérialisation des procédures et les délais de traitement des opérations sont très en deçà de ce que peuvent proposer les nouveaux acteurs. 59% des non-bancarisés sont des femmes, 58% des individus ayant été à l’école secondaire ou supérieure et 68% ont accès à internet.

Si les agences se sont équipées – dans les grandes villes en particulier – de murs de DAB multiples (une dizaine de DAB dans certaines agences), beaucoup d’opérations nécessitent encore une visite en agence et, par voie de conséquence, une longue attente. Une difficulté qui touche en particulier les régions hors grandes agglomérations. 32% des brésiliens disposent d’une carte de crédit, 23% épargnent et 0,6% de la population seulement vont sur le Marché Financier brésilien (Brasil Bolsa Balçao). Plus de 71% des brésiliens paient en espèces.

Selon l’Instituto Brasileiro de Geografia e Estatística (IBGE), 24,2 million de brésiliens sont auto-entrepreneurs, et une part importante de cette population travaille de façon informelle, comme vendeur dans la rue, fournisseurs de services domestiques, freelances, etc.

Le crédit non bancaire explose

Le Brésil est le deuxième pays au plus important spread de taux (après Madagascar), avec 32,2%, quand la moyenne mondiale est de 5,4%. Le crédit bancaire est ainsi extrêmement onéreux et freine les velléités entrepreneuriales et immobilières. Les activités de crédit à la consommation ont cependant connu un engouement certain ces dernières années, avec les mêmes caractéristiques que partout ailleurs pour ces marchés émergents : un endettement pour acquérir des biens de consommation, sans véritable réflexion individuelle sur la capacité de remboursement. L’éducation financière et budgétaire est, ici aussi, un besoin prégnant.

Un marché dopé par internet et le mobile

La faible bancarisation contraste avec l’usage d’internet et des smartphones au Brésil. 70% de la population utilise internet (127 millions d’individus), 97% des brésiliens accèdent à internet via leur téléphone cellulaire. Les transactions bancaires évoluent très fortement via le canal du mobile, passant de 9% en 2014 à 40% en 2018, quand les opérations en agence ou par internet ont décru de près de 40% (chacun) en 2014 à un peu plus de 20% en 2018.

Le marché compte aujourd’hui une centaine d’acteurs, dont 21 fintechs indépendantes (BPP, contavip, Neon, Linker, simples, N26, inter, Nubank, ATAR, C6BANK, PJBank, liftbank, contaum, xmare, SocialBank, Yet, BancoOriginal, pag!, cora, OCash), 20 fintechs en partenariat avec d’autres acteurs (sumup, PagBank, cielo, conto stone, modalmais, woop, next, pinbank, digio, banQI, magalu, Payly, mercadopago, EWALLY, aMe, digi+, CacauPay, contadigital, Carrefour), 37 acteurs traditionnels, 2 coopératives (Sicredi, BANCOOB) et 14 plateformes en marque blanche (agillitos, bank4, BBNK, bitcapital, Stark Bank, FitBank, acesso, 4all, liveOn, BTX, matera, swipe, pismo, SmartBank). Parmi les fintechs, 40% émettent des cartes Visa et 60% MasterCard.

Selon l’association bancaire – Febraban – les banques brésiliennes ont dépensé un peu moins de 100 milliards de dollars entre 2014 et 2018 en technologie, en Big Data/Anlytics, Intelligence Artificielle, Blockchain, Robotique et Open banking, tout à fait en ligne avec leurs consoeurs du reste du monde.

Conclusion

Ainsi, comme dans d’autres régions du monde, le mobile et l’avènement d’internet sont l’occasion de révolutionner l’accès des individus aux services financiers, en introduisant un parcours client fluide et facilité, ainsi que des services plus rapides et à moindre coût.

Portée par la banque centrale du Brésil, l’initiative de paiement instantané devrait être lancée en 2020 et permettra de promouvoir l’inclusion financière dans le pays.

* Les chiffres mentionnés ici sont extraits du rapport Digital Banking Current Scenario & Trends in Brazil, publié par fisher en 2019.

Cas d’espèces : comment un village de pêcheurs au Brésil est passé du cash à la carte

Copyright Marcelo Mioti
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São Miguel do Gostoso, municipalité du Rio Grande do Norte dans la région du Nordeste au Brésil. A quelques kilomètres de la pointe la plus au Nord-Est du continent sud-américain, le village a connu un développement très rapide depuis une dizaine d’années, transition de village de pêcheurs à site touristique prisé des brésiliens des grandes agglomérations économiques du Sud du pays (Sao Paulo, Rio de Janeiro) mais aussi des européens. A quelques kilomètres de l’équateur, ses grandes plages sont supportables grâce au vent qui souffle toute l’année et attire kitesurfers et windsurfers internationaux. Le village comptait un seul hébergement touristique en 1989, contre une cinquantaine aujourd’hui, et 10.000 habitants environ. Le village est aussi réputé pour la qualité de ses restaurants gastronomiques.

Jusqu’en 2013, le village comptait deux agences bancaires des grands établissements traditionnels brésiliens (Banco do Brasil et Caixa), équipées de distributeurs de billets auprès desquels les locaux (nativos) et les touristes pouvaient s’approvisionner en reais (real au singulier) pour leurs dépenses courantes (quand les DAB fonctionnaient…). Très peu de commerçants étaient équipés de terminaux de paiement, quatre ou cinq seulement: les pousadas les plus chics sur la plage et les restaurants gastronomiques.

Les séjours dans les pousadas (Bed & Breakfast qui constituent la quasi-totalité de l’offre d’hébergement) étaient réservés en avance contre virement international Swift sur un compte brésilien, qui nécessitait une action pour le bénéficiaire pour débloquer les fonds. Les virements étaient en outre facturés pour l’émetteur de l’ordre de 70 euros pour un envoi de 1000 euros.

C’est la banque nationale, Banco do Brasil, qui avait installé le premier DAB dans le village dans les années 2000, à côté de l’église. On pouvait y voir une longue file d’attente le lundi matin pour y retirer les espèces nécessaires pour payer les courses au marché du même jour. Les débuts du DAB ont suscité curiosité et inquiétudes : pour certains, c’était l’occasion d’observer qui avait suffisamment de ressources pour y retirer de l’argent; pour bien d’autres, le code de la carte de retrait écrit sur un papier dans la main, c’était une prise de contact avec la monnaie électronique, sans trop de souci de la sécurité. Enfin, comme aujourd’hui, ceux qui détenaient des comptes bancaires centralisaient les dépôts et retraits de celles et ceux qui n’en avaient pas. Une bancarisation intermédiaire en quelque sorte, s’improvisant « agents » informels, comme de l’autre côté de l’Atlantique.

Entre 2013 et 2014, des malfaiteurs ont méthodiquement détruit les DAB (et agences) du village ainsi que ceux de la ville la plus proche, Touros, décourageant les banques de se réinstaller dans le village pendant plusieurs années. Les touristes étaient incités à effectuer du change à l’aéroport à leur arrivée, solution moins onéreuse que de le faire dans leur pays d’origine. Dans le nouvel aéroport créé pour la coupe du monde de football en 2014, les plus avertis ont pu retirer des espèces auprès des distributeurs localisés au niveau des départs.

Comment les commerçants se sont-ils organisés?

En l’absence totale de banque dans le village pendant plusieurs années (Bradesco a ré-ouvert une agence avec un chargé de clientèle en 2019), les habitants se sont organisés. L’accès à la monnaie fiduciaire étant beaucoup plus compliqué en l’absence de banque dans le village, la circulation des espèces s’est organisée de façon informelle entre les habitants, promouvant la reconnaissance de dette et le troc, mais aussi en ayant recours à la création d’une monnaie locale, le « Gostoso », reconnue par la banque centrale.

Parallèlement, devant l’impératif d’être payés pour des produits et services consommés par des non-résidents au village (les touristes), déjà porteurs de cartes de paiement, à la fois pour les brésiliens du Sud ou les européens (qui constituent la majeure partie des touristes étrangers), les commerçants se sont équipés de terminaux de paiements. A la faveur de la mise sur le marché de m-Pos fournis par des acteurs non bancaires à des prix bien inférieurs à ceux des banques, tous les commerçants se sont équipés, des pousadas aux restaurants et clubs de plage. Les cartes Visa et MasterCard y sont communément acceptées.

Aujourd’hui, seuls les commerçants présents sur le marché de fruits, légumes, viandes et poissons, qui se tient une fois par semaine le lundi matin (Secunda Feira), ne sont pas équipés de TPE et manipulent encore uniquement des espèces.

Quelles leçons en tirer?

Une telle organisation économique repose sur un pilier : la confiance. A la fois pour les résidents dans cette vision de troc à long terme qui nécessite une compensation et règlement à la fin de la saison au moins (après le carnaval). Mais aussi pour les commerçants qui permettent à leurs clients réguliers (bar de plage, etc.) d’ouvrir des comptes qui seront soldés par paiement carte en une seule fois avant le départ. Ceci ayant notamment pour avantage au porteur de carte de banque traditionnelle de limiter les frais de change liés au caractère international de ces opérations, et de ne pas porter d’argent sur soi. Il n’est ainsi pas rare de voir un client touriste repartir dans son pays et effectuer le règlement de son séjour dans sa pousada depuis son domicile. L’on peut ainsi mesurer qui, parmi les européens, a adopté pleinement ou pas les possibilités de banque en ligne ou sur mobile proposé par son établissement.

Alors que le Brésil voit foisonner comme partout ailleurs des solutions sur mobile, le modèle qui s’est développé dans la région n’est pas du tout celui-ci, mais celui promu par le moyen de paiement dont sont équipés les touristes : la carte bancaire. Le plus « universel » dans ce contexte, l’effort d’équipement (en TPE) étant effectué par les commerçants, à moindre coût grâce à l’offre pléthorique dans ce domaine.

Les visiteurs réguliers ont en outre adopté des solutions internationales comme TransferWise ou Revolut, ou sollicité auprès de leur établissement bancaire traditionnel des frais réduits sur leurs paiements. Ces mêmes solutions proposant des virements internationaux low cost sont également largement utilisées, même si elles demandent encore à être davantage connues.

C’est aussi le charme de cette région qui se lit dans ce rapport plus désinvolte à l’argent…

La colonisation et son influence sur l’état des économies contemporaines des pays sub-sahariens

La présence étrangère sur le continent africain a indéniablement eu un impact économique important dès lors qu’elle a bouleversé la vie des individus, les sociétés et leur organisation, et ce sur plusieurs siècles : de l’esclavage à la colonisation, soient cinq siècles. Les indépendances ne datent quant à elles que d’une soixantaine d’année, autrement dit rien à l’échelle des périodes précédentes.

L’impact de l’intervention étrangère est bien évidemment difficile à évaluer, du fait notamment de l’absence de possibilité de quantification chiffrée. Nous ne pouvons cependant pas éluder le fait qu’elle a eu une influence sur ce que sont les économies du continent aujourd’hui, et pouvons discuter des facteurs expliquant les difficultés économiques du continent via une analyse des effets visibles encore aujourd’hui. Nous faisons ici le choix de n’étudier que les effets de distorsion. Comme le signale justement Cédric Mbeng, « le narratif de l’Afrique est passé du continent sans espoir au continent de toutes les opportunités. On parle d’Africa rising. Mais dans la réalité, les modèles de développement que nous appliquons aujourd’hui ne permettent pas à l’Afrique de réaliser ce bond en avant. Nous devons donc réexaminer ces modèles, regarder ce qui va favoriser concrètement la création d’emplois sur le continent et de faire en sorte que l’innovation et la technologie permettent à l’Afrique de changer le regard qu’elle porte sur elle-même. »

Notre objet est ici de réfléchir aux facteurs négatifs les plus importants ayant impacté le continent sous cet angle historique. En effet, nous partons du principe qu’au-delà des impacts ici décrits, les facteurs expliquant les difficultés actuelles que rencontre le continent sont à considérer comme endogènes, et non plus exogènes. Nous souhaitons ainsi contribuer à une analyse économique réaliste, seule voie possible pour voir émerger et définir les solutions adéquates à mettre en œuvre.

1.    L’impact sur la force de travail

L’ère de l’esclavage (1445-1870) a affecté durablement la force de production du continent, et son PIB

En « exportant » la force de travail vers le continent américain et les Iles de l’Océan indien, la période d’esclavage a épuré le continent d’un nombre important de travailleurs – et donc de leur descendance, impactant considérablement la production locale et sa potentielle modernisation sur des siècles.

 « The relation between the degree of destitution of peoples of Africa and the length and nature of the exploitation they had to endure is evident. Africa remains marked by the crimes of the slave-traders: up to now, her potentialities are restricted by under-population.” Ahmed Sekou Touré, République de Guinée, 1962.

Les régions principalement impactées sont l’Afrique de l’Ouest sur une bande de 200 kilomètres le long de l’Atlantique du Sénégal à l’Angola, et, dans une moindre mesure, l’Afrique de l’Est couvrant aujourd’hui la Tanzanie, le Mozambique, le Malawi, le Nord de la Zambie et l’Est du Congo.

L’impact est considérable, puisque le principe même de la traite d’esclaves était de sélectionner les hommes et femmes de 15 à 35 ans, de préférence autour de 20 ans. Il est difficile d’appréhender exactement combien d’africains ont quitté le continent. Sur la période 1650-1900, les historiens s’entendent cependant à considérer que la population africaine a stagné à 100 millions d’habitants, les naissances compensant le nombre d’africains quittant le continent contre leur gré. Parallèlement, les populations d’Asie et d’Europe auraient respectivement triplé. L’on peut ainsi estimer l’impact sur le continent de la traite des esclaves par un coût d’opportunité, celui de la production non effectuée par cette population absente du continent. L’économie étant principalement de subsistance, ceux qui sont partis n’ont pas produit ce qu’ils n’ont pas consommé.

Avec deux hommes pour une femme esclave, l’on peut considérer que s’est effectué une transition du travail des hommes vers les femmes, comme ce fut le cas dans la plupart des lieux pendant les grandes guerres du vingtième siècle notamment. Les hommes étant par la suite ceux qui se sont chargés de l’exploitation minière pour le compte des colons, le travail des femmes est demeuré important sur le continent, cantonné ensuite dans l’agriculture.

La colonisation – et son modèle sociétal – a bouleversé la place de la femme dans la société

La place culturelle et traditionnelle de la femme dans les sociétés africaines, pour certaines matrilinéaires, renforcée par l’ère de l’esclavage, a été ensuite bouleversée par la colonisation qui importait un modèle social moins favorable aux femmes.

Ndèye Fatou Kane (2018) rappelle que Cheikh Anta Diop, dans L’Unité culturelle de l’Afrique noire, rapportait que « les sociétés africaines étaient essentiellement matriarcales : les femmes avaient le pouvoir politique, économique et aussi religieux. Dans les sociétés Lébous au Sénégal, une des sociétés traditionnelles de pêcheurs, ce sont elles qui prennent les décisions. Lorsque les Français sont arrivés au Sénégal en 1855 pour le coloniser, la première force de résistance qu’ils ont rencontrée est une femme, la reine mère Ndaté Yalla Mboj qui gouvernait le royaume Waalo. En ces temps-là, les femmes étaient formées aux métiers des armes et préparées à prendre la relève pour défendre le pays en l’absence des hommes. Les souverains sénégalais des Royaumes wolofs portaient le titre de « Brack », et leurs mères ou leurs sœurs étaient appelées « Linguères ». Elles pouvaient leur succéder et certaines dirigeaient elles-mêmes leur armée.

Avec l’évolution des sociétés, l’importation des monothéismes, notamment de l’islam, ainsi que la colonisation, le pouvoir a basculé du côté des hommes. Aujourd’hui, ce matriarcat subsiste quelque peu dans certaines sociétés, chez les Touareg ou les Bamilékés de l’ouest du Cameroun. Là, les souverains sont toujours issus de la branche maternelle, par matrilinéarité. »[1]

Le colonialisme a renforcé le patriarcat dans les pays colonisés, dans le monde arabe et en Afrique.  Et les indépendances ont, selon Leila Tauil (2018) et Azadeh Kian (2019), libéré les femmes du monde arabe d’un colon extérieur pour le remplacer par un colon intérieur, avec des régimes autoritaires défavorables aux femmes. Ce fut le cas également en Afrique.

Or, la place des femmes dans l’économie est cruciale sur le continent, et elle doit aujourd’hui passer de l’informel au formel – et aux protections qui vont avec, de même que le financement -, sortir du « micro » (microcrédit, microentreprise). Cette prise de conscience rejoint celle de la diversité, à l’heure de l’intelligence artificielle qui doit absolument se construire sur une diversité des données renseignées pour garantir la représentativité du monde dans ses modèles et donc dans ses projections.

Il en est de même pour les LGBT, qui font les frais aujourd’hui d’une pénalisation de l’homosexualité établie sous la colonisation par les anglais et les français.

Aujourd’hui, le continent compte, par exemple, pour 1,3% des dépenses mondiales en recherche et développement, contre 40% en Asie et 23% en Europe ; 30% des scientifiques du continent sont des femmes, avec des disparités selon les pays (4% au Tchad).

La colonisation a instauré une distinction salariale

Les gouvernements coloniaux ont opéré une distinction dans le recrutement des africains pour les emplois seniors, avec des salaires moindres, et un écart pouvant aller de 1 à 10 en Afrique subsaharienne, contre une décote de (seulement) 16 à 25% en Afrique du Nord (Walter Rodney, 1973).

Cette décote demeure aujourd’hui pratiquée pour les salaires proposés en contrat local aux africains (bien) formés sur le continent face à des européens, alors qu’un certain nombre d’africains formés sur le continent se tournent vers l’Europe en mal de développeurs par exemple.

En outre, un middle management a été mis en place (opéré par les Libanais, les Indiens etc.) pour effectuer des tâches intermédiaires que les Européens ne souhaitaient pas prendre en charge ; ce middle management se rendait dans les villages, se chargeant du commerce, quand les Européens restaient dans les villes. La configuration du continent aujourd’hui laisse une place belle aux commerçants et hommes d’affaires Libanais et issus du continent indien pour les activités de gros, suivis plus récemment par les chinois.

Dès l’introduction de Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon (1952) cite le Discours sur le colonialisme de Césaire : « Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. » Pour Frantz Fanon, la colonisation a entrainé une dépersonnalisation, qui fait de l’homme colonisé un être « infantilisé, opprimé, rejeté, déshumanisé, acculturé, aliéné », propre à être pris en charge par l’autorité colonisatrice.

2.    Développement économique et organisation institutionnelle

On peut remarquer que la professionnalisation et la modernisation de l’agriculture qu’a connu l’Europe n’a pas eu lieu en Afrique. Plusieurs explications ont été mises en avant sans que nous puissions les départager : le manque de ressources humaines déjà cité, la structure communautaire et collective suffisante à l’échelle locale pour satisfaire les besoins de la population, l’absence de société féodale (un modèle que l’on pourrait juger de pré-capitaliste) et, enfin, un environnement naturellement plus généreux dans la région sous-sahélienne (eau, chaleur, etc.) qu’en Europe ne nécessitant pas de recherche et développement dans la même mesure pour améliorer le rendement agricole. Aujourd’hui, le continent continue à faire la part belle aux petits paysans ou éleveurs, et les initiatives pour organiser une filière comme le lait au Sénégal (l’exemple de la Laiterie du Berger) fait encore figure d’exception. Le rejet de l’extérieur (y compris les compatriotes venus de la ville) a été exacerbé par les importations en masse de produits de moindre qualité mais moins chers concurrençant la production locale sur les étals du marché. 

Un modèle économique construit autour de l’exploitation des ressources primaires    

Pour Walter Rodney (1973), le colonialisme est allé de pair avec une intensification importante de l’exploitation en Afrique, à un degré bien supérieur à celui en vigueur dans les sociétés africaines communautaires ou féodales d’Europe ou d’Asie. La transformation du mode de vie pour devenir laboureurs ou producteurs locaux s’est accompagnée de l’exportation du surplus dans des proportions massives. A l’aube de la colonisation, les pays africains exportaient déjà des matières premières telles que le coton et importaient des vêtements, sans transformation locale. La période de colonisation a intensifié considérablement ce flux Sud-Nord de matières premières, avec une accélération notable après la seconde guerre mondiale.

Le continent n’a pas vu se développer une industrie de transformation des matières premières (secteur secondaire industriel), alors que les pays colonisateurs avaient déjà expérimenté l’industrialisation de leur économie : la Grande-Bretagne à la fin du 18è siècle, puis la Belgique et la France au début du 19è siècle.

Le continent a aujourd’hui un déficit considérable en infrastructures, le consensus porte sur un investissement à réaliser de 1000 milliards de dollars US.

Les infrastructures développées par les colons sont essentiellement celles permettant d’accéder aux ressources, à les extraire et les acheminer vers les ports (ponts, routes) ainsi qu’aux constructions pour héberger l’administration coloniale (bureaux et logements). C’est cet héritage qui confère aux anciennes colonies d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique du Sud, ce sentiment d’uniformité qui interpelle le voyageur attentif. Aucun autre vestige de construction coloniale ne demeure aujourd’hui que celles au service des colons.  

Ce modèle va perdurer après les indépendances. Très critique sur les dirigeants africains ralliés à la Communauté française (association entre la France et ses colonies), Frantz Fanon (1961) s’interroge sur les causes de l’attitude des bourgeoisies nationales devant le système colonial. Selon lui, le colonialisme a façonné au sein de la société indigène une classe de nature bourgeoise en raison de ses privilèges matériels mais qui n’aurait aucun rôle économique – à la différence des entrepreneurs européens – et serait confinée à des activités de types intermédiaires. Elle se trouve dès lors uniquement dédiée à la défense des intérêts du colonialisme. Ainsi, au moment de concéder l’indépendance, les puissances coloniales ont-elles selon lui transmis le pouvoir à des bourgeoisies asservies qui ont laissé perdurer le système économique colonial contre perception d’une rente.

Le continent dépense chaque année plus de 400 milliards de dollars dans l’importation de biens et de services dont la production ne demande aucune technologie avancée, tels que des œufs, des tomates, des chaussures… et détruit des forêts entières pour produire des cultures dont la demande dépend essentiellement de l’extérieur, sans réelle valeur ajoutée dont la population africaine pourrait s’enrichir.

Pour Françoise Vergès, la colonisation a également eu un impact négatif dans les pays Européens, « la destruction des écosystèmes et des paysages, induite par l’économie de plantation. Celle-ci ne transforme pas seulement la production, elle produit du genre, de la norme, du conformisme. Elle transforme les goûts des Européens, qui se mettent à aimer le sucre, le café, le cacao, le tabac. Avec l’assignation de chaque colonie à une monoculture bien définie (l’arachide au Sénégal, le riz en Indochine), une nouvelle organisation du monde prend forme. » [2]

La superposition des organisations

Le système social en vigueur sur le continent avant le 15è siècle reposait sur la famille et la communauté. Chacun avait une position définie en fonction de la lignée de sa mère et celle de son père. Certaines sociétés ont mis plus d’emphase sur les liens matrilinéaires[1], d’autres patrilinéaires. Ceci avait une importance cruciale puisque la terre, le principal moyen de production, appartenait au groupe, familial ou clanique, qui portait la responsabilité de la terre (et de sa transmission aux générations futures). Le féodalisme tel qu’alors en vigueur en Europe ou en Asie n’était pas présent en Afrique ; il a émergé de la constitution des États africains et de la collecte de taxes, et a co-existé avec l’organisation communautaire.

La question du foncier

Chauveau et Lavigne Delville[4]rappellent qu’à l’époque précoloniale, il existait des systèmes complexes de prérogatives, de privilèges et de prééminences foncières ou, dans les sociétés soumises à des organisations étatiques et impériales, des règles qui organisaient le partage des prérogatives foncières entre ces organisations politiques, les chefferies locales et les groupes d’usagers. Et dans le cas où la terre était considérée comme un bien communautaire, sa gestion commune était – et demeure – en réalité le résultat de rapports de force entre divers groupes d’acteurs et de compromis entre des règles de niveaux différents (au sein et entre des groupes domestiques, lignagers, villageois et communautaires).

La colonisation a ajouté à cet édifice institutionnel un étage nouveau, avec l’article 544 du code civil français, stipulant le titre de propriété privée « absolu, exclusif, perpétuel ». En Afrique francophone, les conceptions traditionnelles de la propriété se sont ainsi conjuguées aux logiques du centralisme administratif, de la lutte contre les particularismes et de la mise en valeur des territoires coloniaux, inspirées du système d’immatriculation Torrens – créé en Australie en 1858 – de « fabrication de la propriété par le haut », dans laquelle revient à l’État le devoir et le privilège d’organiser l’attribution de la propriété foncière dans le sens d’une mise en valeur rationnelle du patrimoine foncier colonial.

Un modèle bureaucratique de gouvernement des hommes et des territoires s’est ainsi superposé aux systèmes fonciers ou les a relégués dans des zones sans intérêt économique. L’intervention coloniale a introduit des politiques, plus ou moins vigoureuses, d’aménagement de l’espace, en particulier dans les villes et dans certaines zones rurales (aménagements hydro-agricoles, classement de forêts, création de réserves naturelles). En milieu rural, ces aménagements ont été faits le plus souvent sans tenir compte des droits existants. Un clivage entre les « espaces utiles » (plaines irriguées, réserves forestières) et le reste du pays en est résulté. En milieu urbain, la ville moderne, faisant l’objet d’un plan d’urbanisme, bénéficiant de services et d’espaces verts, se démarque de la ville indigène, objet de peu d’interventions. La dualité s’inscrit ainsi dans l’organisation de l’espace.

Pour gérer les espaces qu’elle ne maîtrisait pas directement, l’administration coloniale s’est souvent appuyée sur les pouvoirs locaux qui ont ainsi été renforcés, en particulier en milieu rural. Elle a, par ailleurs, tenté de contrôler les populations soit pour les fixer (regroupements de villages, restrictions aux déplacements), soit, au contraire, pour organiser leur migration vers les zones de mise en valeur ou les terres neuves.

Lors des indépendances, les nouveaux pouvoirs nationaux ont conservé l’essentiel du cadre institutionnel colonial, en le mobilisant à leur service. Les nombreuses réformes ou adaptations des textes qui se sont succédé jusqu’aux années 1980 n’ont pas remis en cause ces logiques. Les aménagements de la législation foncière de nature domaniale par les États indépendants ont en fin de compte contribué à rendre permanent le flou juridique du domaine coutumier que les colonisateurs considéraient comme provisoire, et à rendre le droit positif encore plus obscur du point de vue des utilisateurs et des populations. En outre, les interventions étatiques postcoloniales ont ajouté à ce dispositif dénué de normes claires tout un secteur foncier purgé de droits coutumiers au profit de l’État pour mettre en œuvre des projets de développement aux fortunes diverses (Offices en régie, sociétés d’État, blocs de culture villageois…). Enfin, les interventions gouvernementales formelles ou informelles pour susciter l’établissement de colons agricoles ont donné la touche finale à cet édifice hétéroclite de normes d‘occupation et de droits fonciers.

Or, le foncier constitue un enjeu économique et politique majeur. Il est au cœur des politiques agricoles, de développement rural, de développement et d’aménagement urbain. Les choix de politiques foncières ont un impact déterminant sur le développement des territoires[5].

Le foncier est à la base du développement économique. Agriculteurs et éleveurs ont besoin de surfaces à exploiter, de même que les agro-industries ou l’industrie du bois. Les entreprises ont besoin de terrains pour leurs ateliers, bureaux, usines. La sécurité de la tenure conditionne la capacité des ménages à produire, donc à vivre décemment. Elle est aussi nécessaire au développement d’un système de financement du logement : l’absence de droits durables reconnus sur le sol (titres de propriété ou baux emphytéotiques), interdit l’accès au crédit hypothécaire. Le foncier est également une composante importante de l’actif des entreprises. Il joue un rôle, parfois central, dans leur stratégie d’investissement. Il impacte également la capacité des acteurs à se financer auprès du secteur bancaire en fournissant un titre foncier comme garantie. Et celle des banques à recouvrer leurs créances dans le cas où leur client n’a pas remboursé tout ou partie du prêt octroyé.

La sécurisation des droits et des transactions a donc un fort impact sur le développement économique.

3.    Décolonisation

Après plusieurs siècles de ces liens décrits précédemment, on comprend aisément comment le principe de la migration hors du pays comme seule issue a imprégné le continent africain – mais aussi asiatique ou sud-américain. Il convient cependant de rappeler ici que la plus importante des migrations africaines se tient sur le continent lui-même aujourd’hui, avant celle vers l’Europe ou les États-Unis. Et qu’elle peut aussi changer de direction, puisque de plus en plus de jeunes issus de la diaspora et formés dans les pays occidentaux (ou au Maghreb) alimentent aujourd’hui la dynamisation du marché du travail africain, et cet avènement souvent décrit de la « classe moyenne africaine ».

Si le continent perçoit par ailleurs des fonds issus de sa diaspora installée hors du continent – pour des montants supérieurs aux investissements directs étrangers, à vocation économique – ils sont quasi-systématiquement utilisés pour des besoins très court-termistes de consommation.

Pour Françoise Vergès (2019), « La France n’a jamais véritablement procédé à une décolonisation de ses institutions. De même que des fonctionnaires vichystes sont restés dans les rouages de l’État, des colonialistes responsables de massacres à Madagascar, au Cameroun, en Algérie y sont demeurés. Il s’agissait pour l’État de recourir au savoir-faire des colonialistes dans la gestion des groupes et des communautés qu’il racialisait. Cela ne tient pas seulement à des individus. La structure même, l’organisation de l’État en France, est empreinte d’héritages coloniaux. Toutes les institutions de l’État – police, armée, justice, école, université – reproduisent des structures hiérarchiques « blanches » au sens idéologique du terme et non au sens de la couleur de la peau. »[6]

Il est difficile de considérer que la période depuis les indépendances – quelques dizaines d’années – suffise à sortir les économies et les sociétés africaines qui l’ont subi d’une intervention extérieure, instaurée par la force, sur une période de cinq siècles, qui a nécessairement apporté des bouleversements sociaux et économiques. Distinctement de ces facteurs décrits ci-dessus, qui sont clairement de nature exogène, un certain nombre de facteurs endogènes au continent sont à prendre en considération pour établir un diagnostic juste et réaliste, au-delà de visions idéologiques ou d’un prêt-à-penser non constructifs.

La prise de conscience sur le continent – pensée par ses acteurs – des richesses et opportunités qu’il recèle, – en particulier ses ressources humaines – associée à la capacité de poser les problèmes à résoudre de façon réaliste et posée, est de nature à avoir un impact significatif et durable sur le continent.


Cet article a été initialement publié dans la Revue L’Idée Libre n° 326 de septembre 2019


Références

Jean-Pierre Chauveau et Philippe Lavigne Delville, Quelles politiques foncières intermédiaires en Afrique rurale francophone ? in Comment réduire pauvreté et inégalité : Pour une méthodologie des politiques publiques, sous la direction de de Marc Lévy, novembre 2003.

Collectif, Gouvernance foncière et sécurisation des droits dans les pays du Sud, Livre blanc des acteurs français de la Coopération, juin 2009. http://www.agter.asso.fr/IMG/pdf/gouvernance-fonciere-et-securisation-des-droits-dans-les-pays-du-sud.pdf

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952.

Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, 1961.

Ndèye Fatou Kane, L’Afrique a compté des féministes avant l’heure, propos recueillis par Viviane Forson, Le Point.fr, le 10/09/2018.
https://www.lepoint.fr/afrique/societe-ndeye-fatou-kane-l-afrique-a-compte-des-feministes-avant-l-heure-10-09-2018-2249988_3826.php

Azadeh Kian, Femmes et pouvoir en Islam, Michalon, 2019.

Walter Rodney, How Europe Underdeveloped Africa, 1973.

Leila Tauil, Féminismes arabes : un siècle de combat. Les cas du Maroc et de la Tunisie, L’Harmattan, 2018.

Françoise Vergès, La nécessité d’un féminisme décolonial, Histoire coloniale et postcoloniale, 8 février 2019. https://histoirecoloniale.net/La-necessite-d-un-feminisme-decolonial-par-Francoise-Verges.html


[1] https://www.lepoint.fr/afrique/societe-ndeye-fatou-kane-l-afrique-a-compte-des-feministes-avant-l-heure-10-09-2018-2249988_3826.php

[2] https://histoirecoloniale.net/La-necessite-d-un-feminisme-decolonial-par-Francoise-Verges.html

[3] Dans une société matrilinéaire, la femme reste avec ses enfants dans sa famille

[4] Quelles politiques foncières intermédiaires en Afrique rurale francophone ? Jean-Pierre CHAUVEAU (IRD*) et Philippe LAVIGNE DELVILLE (GRET**), in Comment réduire pauvreté et inégalité : Pour une méthodologie des politiques publiques, sous la direction de de Marc Lévy, novembre 2003

[5] Gouvernance foncière et sécurisation des droits dans les pays du Sud Livre blanc des acteurs français de la Coopération, juin 2009

http://www.agter.asso.fr/IMG/pdf/gouvernance-fonciere-et-securisation-des-droits-dans-les-pays-du-sud.pdf

[6] https://histoirecoloniale.net/La-necessite-d-un-feminisme-decolonial-par-Francoise-Verges.html