Principes de l’union monétaire

Lorsque des pays décident d’opérer une intégration économique régionale, ils doivent avant toute chose déterminer quelle ampleur elle aura et les avantages liés à la création d’une union monétaire. Celle-ci peut être unilatérale ou multilatérale. Elle entraîne des changements profonds dans les économies des pays membres.

Les expériences récentes d’intégration régionale ont abouti à des unions monétaires. De longue date, les Européens ont mis en avant la stabilisation des taux de change comme un ingrédient crucial de l’intégration économique. En réduisant l’incertitude, la stabilisation des taux de change favoriserait le commerce et l’investissement direct.

La littérature met en évidence un lien négatif entre la volatilité du change de long terme et le volume du commerce extérieur et entre la volatilité du taux de change et l’investissement direct (Bénassy-Quéré, Fontagné et Lahrèche-Révil, 1999).

Il est encore difficile de trancher entre les paradigmes de l’exogénéité et de l’endogénéité (ou la justification ex-post) lorsque l’on s’interroge sur les liens entre union monétaire et intégration économique. Julie Lochard (2005) expose clairement la distinction entre les deux notions.

D’un côté, plus des pays commercent entre eux, plus ils auront intérêt à former une union monétaire, car les coûts de l’intégration monétaire diminuent avec l’ouverture de l’économie (l’utilisation de l’instrument de taux de change devient plus coûteuse), tandis que les bénéfices (qui résident dans l’élimination des coûts de transaction) augmentent (McKinnon, 1963 ; De Grauwe, 1999). L’intégration économique serait alors un préalable à l’intégration monétaire (exogénéité).

Mais d’autres arguments tendent à privilégier une relation inverse. L’intégration monétaire pourrait permettre de limiter les groupes de pression protectionnistes, sensibles à la variabilité du taux de change, qui ralentissent le processus d’intégration économique (Fernandez-Arias, Panizza et Stein, 2002). Par ailleurs, en réduisant certains coûts de transaction et l’incertitude portant sur les variations du taux de change, l’union monétaire est susceptible d’accroître les flux de commerce entre les pays membres. Une partie de la littérature suggère que cet effet est important parce qu’il contribue à renforcer la symétrie des chocs, réduisant ainsi le principal coût de l’union monétaire relatif à la perte de l’instrument de taux de change : l’union monétaire pourrait être optimale ex-post même si elle ne l’est pas ex-ante (Frankel et Rose, 1996).

Ainsi, l’intégration économique, financière et monétaire accroît les échanges commerciaux et rapproche les cycles. Ceci amène les auteurs à affirmer que les critères de zone monétaire optimale sont endogènes : deux pays qui passent en changes fixes ou qui adoptent la même monnaie voient leurs échanges commerciaux s’accroître et leurs cycles se rapprocher, ce qui justifie ex-post l’intégration monétaire.

Le postulat est celui d’un lien entre la corrélation des cycles et l’intégration commerciale. Une monnaie commune est perçue comme “a serious and durable commitment” (McCallum, 1995). Entre autres choses, elle empêche d’anticiper des dévaluations dites compétitives, elle facilite les investissements directs étrangers et les contrats de long terme, et peut finir par encourager des processus d’intégration politique, facilitant les échanges et ainsi la synchronisation des cycles.

Les zones monétaires optimales

L’union monétaire a longtemps été étudiée dans le cadre du débat entre régimes de change fixe et flexible. Elle ne constituait pas un objet d’étude spécifique, mais était assimilée à un système de change fixe, à la fois dans les discussions académiques et politiques (Fratianni et von Hagen, 1992). La principale approche de l’intégration monétaire, la théorie des zones monétaires optimales (ZMO), s’inscrit dans ce contexte. Elle définit une zone monétaire comme un domaine au sein duquel les taux de change sont fixes et cherche à déterminer ses conditions d’optimalité (Mundell, 1961 ; McKinnon, 1963 ; Kenen, 1969).

De nombreux prolongements théoriques, mais surtout empiriques, ont été développés dans ce cadre et les critères des ZMO ont été appliqués à l’Europe (Beine, 1999 ; De Grauwe, 1999 ; Mongelli, 2002 pour une revue de la littérature) et à d’autres régions du monde (Eichengreen, 1998, par exemple). Mais cette littérature se concentre principalement sur les coûts macroéconomiques engendrés par la perte de l’instrument de taux de change et aborde peu la question des bénéfices de l’intégration monétaire.

L’intérêt porté aux unions monétaires, définies plus spécifiquement par une monnaie commune, s’est ravivé avec la concrétisation de l’intégration monétaire en Europe, qui, avec la création de l’euro en 1999, a montré que la constitution d’une union monétaire était réalisable alors que la théorie des ZMO était assez pessimiste sur ses chances de succès. La création de l’Union économique et monétaire (UEM) représente un enjeu majeur, non seulement pour les pays membres, mais aussi pour les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) qui la rejoindraient et pour les pays non-membres, principaux partenaires de l’Union. D’un autre côté, les crises financières qui se sont multipliées dans les années 1990* ont conduit de nombreux économistes à défendre les régimes de change extrêmes, tels que la caisse d’émission (currency board en Argentine, Bulgarie, Estonie et Lituanie) ou l’union monétaire (dollarisation), considérés comme étant les seuls viables avec le système de change flexible (Obstfeld et Rogoff, 1995 ; Eichengreen, 1998 ; Fischer, 2001).

Ces deux événements ont contribué à élargir les débats dans le domaine de la recherche académique, à la fois en limitant la portée de la théorie des ZMO et en ouvrant de nouvelles pistes de recherche. L’expérience européenne procure de nouvelles données permettant d’analyser empiriquement les effets de l’union monétaire, et non plus seulement ses conditions d’optimalité. Elle pourrait montrer que les critères mis en avant par la théorie des ZMO sont endogènes ; l’union monétaire serait viable ex-post même si elle ne l’est pas ex-ante (cf supra).

Unions monétaires multilatérales et unilatérales

La littérature sur les crises de change tend à réhabiliter l’union monétaire par rapport aux régimes de change fixe traditionnels. La théorie des ZMO pourrait également surestimer le rôle du taux de change dans l’ajustement aux chocs et, par conséquent, le principal coût de l’union monétaire. Des travaux récents montrent que le taux de change est peu utilisé comme instrument d’ajustement dans les pays émergents ou en développement par “peur du flottement » (Calvo et Reinhart, 2002).

On peut distinguer deux types d’unions monétaires : multilatérales ou unilatérales. Dans les deux cas, il y a abandon de la monnaie nationale au profit d’une monnaie commune – ce qui constitue la définition généralement admise de l’union monétaire. Dans le cas de l’union monétaire multilatérale, la souveraineté monétaire est partagée entre les membres de l’union, alors que dans une union monétaire unilatérale (dollarisation ou euroisation), elle est abandonnée au profit du pays ancre.

L’union unilatérale connaît de nombreux développements. Étudiant la politique de change effective de 66 pays, mesurée à partir de la volatilité relative des monnaies par rapport à trois ancres potentielles (dollar, mark et yen), Agnès Bénassy-Quéré et Pierre Deusy-Fournier (1994) montrent que la majorité des pays considérés tendent de fait à stabiliser leur monnaie par rapport à une monnaie de référence : 30% le font par rapport au mark (essentiellement les pays de l’Union européenne), et près de 30% également le font par rapport au dollar (le yen n’apparaissant pas comme une monnaie d’ancrage). Ces proportions seraient sans doute plus importantes si l’on pouvait étudier également des comportements d’ancrage par rapport à des paniers, et non uniquement des monnaies de référence.

Il est probable que le mouvement d’ancrage sur des grandes monnaies internationales se poursuivra, renforçant le rôle régional, sinon international, de l’euro. C’est ce que montrent Agnès Bénassy-Quéré et Amina Lahrèche-Révil à propos des pays sud-méditerranéens (PSM) et des pays d’Europe centrale et orientale. Pour les auteurs, si les pays proches, en termes régionaux, de l’Union européenne adoptent un raisonnement en termes de zone monétaire optimale pour définir la monnaie de référence de leur politique de change, ils auront sans doute intérêt à retenir l’euro (plutôt que le dollar ou le yen), en raison de l’importance de leurs liens commerciaux avec l’Union. Par ailleurs, si l’on admet que ces pays ont également pour objectif la stabilisation de leur solde extérieur (ce qui implique maintien de la compétitivité et stabilisation de la charge de la dette), il apparaît également que l’euro devrait être la monnaie d’ancrage réel à privilégier, et ce dans des proportions qui sont importantes, puisque l’euro représenterait dans la majorité des cas plus de 70% du panier d’ancrage.

L’union multilatérale est généralement considérée comme la résultante d’un long processus d’intégration, tandis que l’union monétaire unilatérale apparaît davantage comme une solution pour certains pays émergents ou en développement en proie à une instabilité macroéconomique forte ou caractérisés par une dollarisation de facto, cette dernière étant généralement mesurée par la part des dépôts en monnaie étrangère dans la masse monétaire : de nombreux pays se caractérisent par une dollarisation élevée, où les dépôts en monnaie étrangère dépassant 30% de la masse monétaire (Argentine, Bolivie, Cambodge, Turquie, Uruguay, par exemple).

Difficultés objectives des unions monétaires

Le Rapport Delors (1989), chargé d’étudier et de proposer les étapes concrètes devant mener à la réalisation progressive de l’Union économique et monétaire par le Conseil européen d’Hanovre en juin 1988, indique que le succès du programme d’achèvement du marché intérieur dépend de manière décisive aussi bien d’une coordination beaucoup plus étroite des politiques économiques nationales que d’une plus grande efficacité des politiques communautaires. Cela signifie qu’un certain nombre de mesures devant mener à l’union économique et monétaire doivent être prises au fur et à mesure de l’établissement du marché unique.

Ce même Rapport souligne que, si la construction d’un marché unique renforce les liens entre les économies nationales, il entraînera également de profonds changements structurels dans les économies des pays membres ; un grand nombre des gains potentiels ne pourront alors se matérialiser que si la politique économique – au niveau national et au niveau communautaire – réagit de façon adéquate aux changements structurels. En accroissant fortement l’interdépendance économique entre les pays membres, le marché unique réduira l’autonomie de manoeuvre et amplifiera les effets trans-frontaliers de développement émanant de chaque pays membre. Il exigera donc une coordination plus efficace de la politique économique entre les différentes autorités nationales et le renforcement des politiques régionales et structurelles communes.

Dans un contexte de pleine liberté des mouvements de capitaux et d’intégration des marchés financiers, des politiques nationales incompatibles auraient tôt fait de se traduire par des tensions sur les taux de change et d’imposer une charge croissante et injustifiée à la politique monétaire. Le processus d’intégration exige même dans le cadre des accords de change existants, une coordination plus intensive et efficace des politiques, non seulement dans le domaine monétaire, mais aussi dans ceux de la gestion économique nationale qui affectent la demande globale, les prix et les coûts de production.

Les instances de décision sont soumises à un grand nombre de pressions et de contraintes institutionnelles et leur meilleure volonté de tenir compte des répercussions internationales de leurs politiques risque d’être inopérante. Si, parfois, il convient de recourir autant que possible à la coopération volontaire pour parvenir à une cohérence croissante des politiques nationales, en tenant compte de situations constitutionnelles différentes dans les pays membres, le Rapport Delors recommande alors la possibilité d’adopter des procédures plus contraignantes.

* : On peut citer la crise du système monétaire européen en 1992-1993, la crise mexicaine en 1994-1995, asiatique en 1997-1998, russe en 1998 et brésilienne en 1999.

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Focus

La monnaie unique favorise le marché unique, avec :

– la diminution des coûts des transactions entre pays de la zone ;

– la réduction des incertitudes liées au taux de change des monnaies de chaque pays ;

– la transparence des prix libellés dans la même monnaie

– les prix entraînent une plus grande concurrence des entreprises dans le marché commun ;

– la stabilité des prix ;

– l’appui à l’intégration économique et meilleur équilibre des finances publiques ;

– la stabilité macroéconomique par l’harmonisation de la politique monétaire et des taux d’intérêts.

Même si elle comporte également des inconvénients :

– la perte de l’outil de politique monétaire au niveau national. Il n’y a pas de changement dans les taux de change pour répondre aux crises économiques de chaque pays ni de modification des taux d’intérêts ;

– la limitation au niveau national de l’utilisation des politiques fiscales expansives ;

– la nécessité d’opérer des transferts des richesses vers des pays de la zone les plus défavorisés pour atteindre l’objectif de convergence entre États.

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La construction de l’Europe monétaire

Quatre étapes ont conduit à l’Union monétaire européenne.

• La première a débuté en 1979 avec le Système monétaire européen (SME) sous l’impulsion de la France et de l’Allemagne.

• En 1990, a débuté la libération totale des mouvements des capitaux dans la Communauté, qui s’est achevée à la fin de 1993.

• La troisième étape a été engagée début 1994 par la création de l’Institut monétaire européen, embryon de la future Banque centrale européenne, chargé de veiller à la convergence des politiques économique et monétaire des pays de l’Union.

• La quatrième étape, enfin, a vu la création de la monnaie unique en 1999, gérée par la Banque centrale européenne, indépendante, dont la “mission est de définir la politique monétaire de l’Union”, sous forme scripturale dans un premier temps, puis fiduciaire au premier janvier 2002. Mais le processus est beaucoup plus vieux puisqu’il avait été initié dès 1957.

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Références

Beine, M. (1999), « L’Union économique et monétaire européenne à la lumière de la théorie des zones monétaires optimales : une Revue de la Littérature », Cahiers Économiques de Bruxelles, 162, pp. 149-202.

Bénassy-Quéré A., et P. Deusy-Fournier (1994), « La concurrence pour le statut de monnaie internationale depuis 1973 », Économie internationale, n° 59, 3e trimestre, 107-144, 1994.

Bénassy-Quéré A., et A. Lahrèche-Révil (1999), « L’euro comme monnaie de référence à l’est et au sud de l’Union européenne », Revue économique, volume 50, lien N° 6 pp. 1185-1201.

Bénassy-Quéré, A., L. Fontagné et A. Lahrèche-Révil, (1999), « Exchange Rate Strategies in the Competition for Attracting Foreign Direct Investment », Journal of the Japanese Economies, 15, pp. 178-198.

Calvo, G. et C. Reinhart (2002), « Fear of Floating », The Quarterly Journal of Economics, 117, pp. 379-408.

De Grauwe, P. (1999), « Économie de l’intégration monétaire. Théories et perspectives », traduction de la 3e éd., De Boeck Université, Bruxelles.

Delors, J. (1989), « Rapport sur l’Union économique et monétaire dans la Communauté européenne (12 avril 1989) »

Eichengreen, B. (1998), « The Only Game in Town », The World Today, November-December, 317-20.

Fernandez-Arias, E., Panizza, U. et E. Stein, (2002), « Trade Agreements, Exchange Rate Disagreements », Working Paper, Inter-American Development Bank.

Fischer, S. (2001), « Exchange Rate Regimes : Is the Bipolar View Correct ? », Journal of Economic Perspectives, 15, pp. 3-24.

Frankel, J. et A. Rose, (1996), « The Endogeneity of the Optimum Currency Area Criteria », NBER Working Paper, 5 700.

Fratianni, M. et J. Von Hagen (1992), « The European Monetary System and European Monetary Union », Westview Press, Boulder, San Francisco.

Kenen, P. (1969), « The Theory of Optimum Currency Areas : An Eclectic View », dans R. Mundell et A. Swoboda (éd.), Monetary problems of the international economy, University of Chicago Press, Chicago.

Lochard J., (2005), « Les unions monétaires et leurs effets sur les échanges et les investissements internationaux », thèse de doctorat en sciences économiques, soutenue le 30 novembre 2005, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

McCallum, J. (1995), « National Borders Matter : Canada – US Regional Trade Patterns », American Economic Review, 85(3), 615-623.

McKinnon, R. (1963), « Optimum currency areas », American Economic Review, 53, pp. 657-665.

Mongelli F. P. (2002), « New » views on the optimum currency area theory : what is EMU telling us ? », ECB Working Paper n° 138, avril 2002.

Mundell, Robert A. (1961), « A Theory of Optimum Currency Areas », American Economic Review, Vol. 51, pp. 657-665.

Obstfeld M. et K. Rogoff (1995), « The Mirage of Fixed Exchange Rates », Journal of Economic Perspectives, 9, pp 73-96.

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Cet article est initialement paru dans Banque Stratégie n° 262 de septembre 2008

Du franc CFA (XOF) à l’ECO : du symbole à la réalité?

Derrière l’ECO, un projet de longue date de la CEDEAO

Hautement politique, le sujet a fait l’objet de nombreuses déclarations mi 2019 à l’issue de la réunion des ministres des finances et des gouverneurs des Banques centrales des quinze pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui confirmait l’objectif de 2020 pour la mise en œuvre de la monnaie unique, l’ECO (les déclarations d’Alassane Ouattara, l’analyse d’Aloysius Uche Ordu) entre les pays qui forment la CEDEAO (Bénin, Burkina Faso, Cap-Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Libéria, Mali, Niger, Nigéria, Sénégal, Sierra Leone, Togo) (ici et ).

Le 21 décembre 2019, le Président français et Alassane Ouattara annonçaient la fin du franc CFA en Afrique de l’Ouest, avec des discours qui peuvent amener une certaine confusion : « C’est en entendant votre jeunesse que j’ai voulu engager cette réforme. Le Franc CFA cristallise de nombreuses critiques et de nombreux débats sur la France en Afrique. J’ai entendu les critiques, je vois votre jeunesse qui nous reproche de continuer une relation qu’elle juge postcoloniale. Donc rompons les amarres » a déclaré Emmanuel Macron. A ses côtés, le chef de l’État ivoirien, Alassane Ouattara, a précisé que cette décision « historique » a été « prise en toute souveraineté. Elle prend en compte notre volonté de construire notre futur de manière responsable ».

La réforme concerne l’abandon de l’obligation de déposer la moitié des réserves extérieures auprès du Système européen des banques centrale (SEBC) – la Banque de France – en contrepartie de la garantie de convertibilité du franc CFA avec l’euro. La souveraineté fait référence au projet de la CEDEAO lancé il y a plusieurs décennies et qui devrait connaître en 2020 une étape symbolique importante.

Ainsi, avec les annonces faites fin décembre 2019 de l’abandon du franc CFA acté par Emmanuel Macron et Alassane Ouattara, c’est bien du processus entamé de longue date par la communauté Afrique de l’Ouest CEDEAO qu’il s’agit.

Abdou Souleye Diop a rappelé que la décision d’abandonner le franc CFA en Afrique de l’Ouest (XOF) annoncée par les présidents Ouattara et Macron le 21 décembre 2019 était « une décision historique qui répond à une évolution normale de la géopolitique et va dans le sens des décisions majeures d’intégration prises par les États Africains. »

Mais, comme il le relève justement, comment peut se prendre à Abidjan une décision – avec la France – d’une parité fixe avec l’euro sans que le Nigeria ou le Ghana n’aient a priori pris part à la décision ?

Dans son post du 23 décembre 2019, Kako Nubukpo a rappelé à quel point la question est complexe.

Deux sujets en effet se superposent : l’abandon des liens du franc CFA de la zone UEMOA* avec la France (en fait avec le Système européen des banques centrales – SEBC) et la création d’une monnaie unique dans la zone CEDEAO, c’est-à-dire l’UEMOA* à laquelle s’ajoutent Cap-Vert, Gambie, Ghana, Guinée, Libéria, Nigéria et Sierra Leone.

Le projet de zone monétaire et ses critères de convergence

Dans le communiqué issu de la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de la CEDEAO du 29 juin 2019 à Abuja, cette dernière a réaffirmé « l’approche graduelle pour la création de la monnaie unique en privilégiant le démarrage avec les États membres qui respectent les critères de convergence ». Elle a également « adopté le régime de change flexible assorti d’un cadre de politique monétaire axé sur le ciblage de l’inflation et le système fédéral pour la Banque Centrale Communautaire. » Et retenu le terme « ECO » pour le nom de ladite monnaie.

En outre, la Conférence a pris note du rapport de convergence macroéconomique 2018, notant la « dégradation de la convergence macroéconomique, en exhortant les Etats membres à redoubler d’efforts pour améliorer leurs performances, compte tenu de la proximité de l’échéance fixée pour la création de l’union monétaire ».

En février 2018, les critères de convergence ont été recentrés et réduits, passant de 11 à 6, dont quatre dits « de premier rang » (déficit budgétaire, taux d’inflation, financement du déficit budgétaire par la Banque centrale par les recettes fiscales et réserves brutes exprimées en mois d’importations) et 2 de « second rang » (stabilité du taux de change nominal et dette publique rapportée au PIB).

Les différentes instances de la CEDEAO n’ont en effet que très peu communiqué sur ce long chemin, et sur la convergence macroéconomique des pays candidats. Parmi les pays alors annoncés dans le peloton pour le démarrage de la monnaie unique en 2020, l’on citait le Ghana, le Niger, la Côte d’Ivoire mi 2019. Le président ivoirien avait même affirmé que, dès 2019, son pays aurait rempli tous les critères de convergence.

Nous avons fait l’exercice nous-même et relevé les chiffres concernant les pays candidats à la zone monétaire auprès des statistiques de la Banque africaine de développement, mesurant l’état de la convergence des pays de la CEDEAO selon les critères de premier et second rang. Notons une très intéressante communication de l’AMOA de juin 2018 qui fait un état de l’absence de convergence à fin 2016 quant aux critères définis.

Nous ne pouvons statuer clairement sur toutes les données à fin 2018 puisqu’il ne nous a pas été possible de relever toutes les informations relatives aux différents critères pour les pays candidats. Si l’on complète les deux critères manquants par les informations de 2016, seul un pays serait prêt.

Ici encore, un défaut de communication empêche de connaître exactement la situation des pays membres en matière de convergence, puisqu’aucune information n’est divulguée par la CEDEAO et que les statistiques disponibles ne permettant pas de mesurer deux des critères. Comment impliquer les populations dans ce projet quand il reste logé à Abuja ?

Un long processus de création de la zone monétaire en CEDEAO

Les autorités de la CEDEAO n’ont que trop peu communiqué sur un processus qui a fait l’objet de nombreux travaux sur plusieurs décennies. La Décision A/DEC.5/6/83 marquait cependant dès juin 1983 la décision de la Conférence des Chefs d’État de « prendre les mesures nécessaires pour la création d’une zone monétaire de la CEDEAO afin de résoudre les difficultés que pose l’existence de onze monnaies au développement du commerce intra-régional et de promouvoir une convertibilité limitée des monnaies de la région ». Pour atteindre cet objectif, la Conférence des Chefs d’État a, lors de son sommet à Abuja en juillet 1987, adopté la Décision A/DEC.2/7/87 établissant le Programme de Coopération Monétaire de la CEDEAO (PCMC) pour :

–      Mettre en œuvre des mesures collectives visant à mettre en place un système monétaire harmonisé et des institutions de gestion commune.

–      Créer une zone monétaire unique avec une Banque centrale unique menant une politique monétaire unique.

Le Protocole A/P.1/7/93 relatif à l’AMAO, adopté par la Conférence des Chefs d’État le 24 juillet 1993, a créé une agence autonome de la CEDEAO en remplacement à la CCAO (la Chambre de Compensation de l’Afrique de l’Ouest), créée en 1975 pour servir de facilité multilatérale de paiements dans le cadre de la promotion des échanges au sein de la sous-région de l’Afrique de l’Ouest).

L’Agence Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (AMAO) a été créée comme une agence autonome, qui, outre ses fonctions de canalisation et de compensation des transactions commerciales et de services, a été chargée du suivi, de la coordination et de la mise en œuvre du Programme de Coopération Monétaire de la CEDEAO (PCMC), visant la création de la monnaie unique de la CEDEAO.

Afin de renforcer le cadre juridique et institutionnel de la surveillance, la Conférence des Chefs d’État a adopté, en juin 2012, l’Acte additionnel A/SA.4/06/06/12 établissant un Pacte de convergence et de stabilité macroéconomique. Il s’agit d’un engagement formel des États membres à établir l’union monétaire qui serait mis en œuvre en deux étapes :

–      Phase de convergence dans laquelle les États membres devaient mettre en œuvre des politiques visant à atteindre les critères de convergence (de 1er rang) avant l’échéance du 31 décembre 2016. (Modifié du 1er janvier 2016 au 31 décembre 2019 par l’Acte additionnel A/SA.01/12/15)

–      Phase de performance, stabilité et consolidation dans laquelle les Etats membres auraient dû atteindre les objectifs de la phase de convergence et devraient ensuite renforcer la mise en œuvre des politiques afin de parvenir à une croissance durable, à compter du 1er janvier 2017. (Modifié au 1er janvier 2020 par l’Acte additionnel A/SA.01/12/15).

Une nouvelle monnaie

L’arbre du sujet teinté de post-colonialisme du lien du franc CFA avec la France cache en fin de compte la forêt de la création de la zone monétaire CEDEAO, avec une monnaie unique.

Sujet passionné si l’en est, le changement de monnaie concerne toute la population, des individus aux entreprises et à l’État. Symbole de souveraineté, la monnaie est dans la vie quotidienne de chacun, et le lien du franc CFA avec l’euro – et en particulier sa convertibilité garantie en contrepartie du dépôt de la moitié des réserves extérieures – a été de plus en plus critiquée ces dernières années. La décision de migrer vers une monnaie commune aux pays de la CEDEAO – l’ECO – appartient aux pays membres, et le rythme effectif de mise en œuvre dépend de la capacité des membres à respecter les critères de convergence. L’on peut regretter que trop peu de communication ait été faite sur l’avancement de ce projet, alors qu’il concerne la monnaie que plus de 400 millions d’individus utiliseront à terme au quotidien. Le logo est encore inconnu, à la veille du lancement de cette zone à partir de 2020. On se souvient des efforts faits par la Banque centrale européenne des années avant le lancement de l’euro. Adopter une nouvelle monnaie demande du temps et de la confiance.

Un ECO dès 2020?

Ce qu’il faut comprendre, c’est que les pays satisfaisant les critères de convergence et autres obligations à partir de janvier 2020 pourront entrer dans la zone monétaire unique ECO.

Mais que signifie entrer dans la zone monétaire ? Parce que l’on ne passe pas du FCFA ou du Naira à l’ECO en un claquement de doigts. C’est sans compter sur les délais nécessaires pour mettre en place, sinon un nouveau système monétaire, du moins une nouvelle dénomination pour la monnaie et une nouvelle monnaie qui doit « ruisseler » dans toute l’économie. Tous les acteurs de la chaîne de valeur sont impliqués (Banques centrales, Banques et autres institutions de monnaie banque centrale et privée, entreprises, individus), de même que tous les secteurs supports (numériques, systèmes d’information, comptabilité), puisqu’il s’agit de modifier tous les systèmes dans lesquels sont mentionnés les devises qui doivent laisser la place à l’ECO, au sein de la Communauté mais aussi ailleurs dans le monde. Il s’agit d’introduire de nouveaux billets, mais aussi de modifier toutes les mentions numériques de la monnaie (monnaie mobile privée y compris) vers l’ECO.

Très concrètement, il s’agit d’échanger les monnaies locales (pièces et billets) qu’utilisent 400 millions de personnes, dans des régions parfois reculées. Cette partie précisément demande la plus importante campagne d’information et de communication pour accompagner au mieux cette transition, qui ne peut se faire en moins de cinq années. Donc d’éducation financière.

Cela signifie définir le logo, les billets, les produire, les distribuer – et retirer de la circulation les anciennes monnaies. L’expérience de la zone euro, dans sa dimension prosaïque, peut être instructive, mais en prenant en considération les spécificités de la Communauté. Par exemple pour ce qui concerne l’organisation de la distribution et de la gestion de la filière espèces, qui s’est portée sur les agents et super-agents des opérateurs de monnaie mobile ces dernières années. Mais il y en a beaucoup d’autres.

Seul ou à plusieurs?

Et, détail qui n’en est pas un, un seul pays ne peut pas entrer dans la zone monétaire : une taille critique est nécessaire pour que les économies d’échelle soient réalisées et les échanges commerciaux promus grâce à cette monnaie plus grande. Pour les pays de la l’UEMOA, migrer vers la nouvelle monnaie – l’ECO – ne se justifie que si tous les pays +1 non UEMOA migrent vers cette nouvelle monnaie.

N’omettons pas le coût financier considérable que représente un tel projet de changement de monnaie à l’échelle d’un pays et d’une région.

Des enjeux économiques importants

Au-delà du symbole, il s’agit bien de favoriser les échanges entre les pays membres de la CEDEAO. « To me what’s more important than a possible single currency is that there is an ability to trade between countries in their native currency » pour Andrew S. Nevin, chef-économiste chez PwC West Africa. Pour l’économiste Ndongo Samba Sylla de la Fondation Rosa Luxemburg à Dakar, « It is difficult to see Nigeria agree to being in a monetary union if it is not the boss ». 

La question se pose davantage en termes de création de monnaie commune – et donc de création d’un espace monétaire commun – avec le projet d’élargissement de l’union monétaire XOF aux pays voisins, qui nécessite de prendre en considération les éléments économiques dans la détermination de la définition de la nouvelle devise. Le Nigeria ayant une part économique non négligeable dans l’ensemble. La CEDEAO regroupe en effet quinze pays totalisant 400 millions d’habitants en 2020, dont 200 pour le seul Nigeria. Le fait de lier l’ECO à l’euro est similaire à l’existant en zone FCFA XOF, mais très différent de celui des autres pays de la CEDEAO. La devise du Nigeria est quant à elle davantage liée au dollar qu’à l’euro.

Plus globalement, le lien de l’ECO avec les autres devises internationales doit refléter également la position externe des économies, c’est-à-dire les partenaires des exportations et importations de la sous-région. Selon la CEDEAO, 40% des exportations de la communauté sont adressées au continent américain, dont 34% vers les pays de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), et 24% pour les États-Unis, le Canada et le Mexique. L’Europe représente environ 28% des exportations de la CEDEAO, dont 23% pour l’Union européenne. Les pays de l’Asie et de l’Océanie représentent 16% des exportations, dont 0,3% pour le Proche et le Moyen-Orient.

Ces exportations sont dominées par le Nigeria (77%) et la Côte d’Ivoire (10%) qui, à eux deux, représentent 87% des transactions, suivis par le Ghana (4%), le Sénégal (2%), le Mali (1,7%).

Le Nigeria et le Ghana représentent ensemble 59% des importations de la Communauté contre 36% pour les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Les autres cinq pays de la CEDEAO représentent seulement 5% des importations de la Communauté.

Selon la CNUCED, le Nigeria concentre 11,4% des exportations du continent – derrière l’Afrique du Sud avec 21,5% – et 8,4% des importations – derrière l’Afrique du Sud, 18,9%, l’Égypte, 11,6%, l’Algérie, 8,6%.

Ce projet de zone monétaire unique se place dans un contexte de création de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA), qui verra débuter le démantèlement des frais douaniers à partir de mi-2020.

Conclusion

Au-delà des effets de communication symboliques « contre », le projet de monnaie unique de la CEDEAO nécessite une large communication et des efforts communs considérables « pour » que les populations de la Communauté – plus de 400 millions d’individus – s’en saisissent, car ce sont bien elles les premières concernées. Le « top départ » que représente le 1er janvier 2020 est de ce point de vue une occasion à saisir pour largement communiquer sur cette nouvelle monnaie, dépassionner le débat extérieur, le recentrer sur l’Afrique elle-même et préparer ses futurs utilisateurs à bien se l’approprier. Beaucoup donc reste à faire.