A quoi sert la Banque africaine de développement?

Participation à l’émission Cultures Monde sur France Culture le 11 février 2020.

Le 33e sommet de l’Union africaine s’est tenu ces deux derniers jours (dimanche 9 et lundi 10) à Addis-Abeba, autour d’un ambitieux programme : « Faire taire les armes en 2020». Pour y parvenir, l’organisme veut travailler sur les causes de la violence, en favorisant le développement.

Principes de l’union monétaire

Lorsque des pays décident d’opérer une intégration économique régionale, ils doivent avant toute chose déterminer quelle ampleur elle aura et les avantages liés à la création d’une union monétaire. Celle-ci peut être unilatérale ou multilatérale. Elle entraîne des changements profonds dans les économies des pays membres.

Les expériences récentes d’intégration régionale ont abouti à des unions monétaires. De longue date, les Européens ont mis en avant la stabilisation des taux de change comme un ingrédient crucial de l’intégration économique. En réduisant l’incertitude, la stabilisation des taux de change favoriserait le commerce et l’investissement direct.

La littérature met en évidence un lien négatif entre la volatilité du change de long terme et le volume du commerce extérieur et entre la volatilité du taux de change et l’investissement direct (Bénassy-Quéré, Fontagné et Lahrèche-Révil, 1999).

Il est encore difficile de trancher entre les paradigmes de l’exogénéité et de l’endogénéité (ou la justification ex-post) lorsque l’on s’interroge sur les liens entre union monétaire et intégration économique. Julie Lochard (2005) expose clairement la distinction entre les deux notions.

D’un côté, plus des pays commercent entre eux, plus ils auront intérêt à former une union monétaire, car les coûts de l’intégration monétaire diminuent avec l’ouverture de l’économie (l’utilisation de l’instrument de taux de change devient plus coûteuse), tandis que les bénéfices (qui résident dans l’élimination des coûts de transaction) augmentent (McKinnon, 1963 ; De Grauwe, 1999). L’intégration économique serait alors un préalable à l’intégration monétaire (exogénéité).

Mais d’autres arguments tendent à privilégier une relation inverse. L’intégration monétaire pourrait permettre de limiter les groupes de pression protectionnistes, sensibles à la variabilité du taux de change, qui ralentissent le processus d’intégration économique (Fernandez-Arias, Panizza et Stein, 2002). Par ailleurs, en réduisant certains coûts de transaction et l’incertitude portant sur les variations du taux de change, l’union monétaire est susceptible d’accroître les flux de commerce entre les pays membres. Une partie de la littérature suggère que cet effet est important parce qu’il contribue à renforcer la symétrie des chocs, réduisant ainsi le principal coût de l’union monétaire relatif à la perte de l’instrument de taux de change : l’union monétaire pourrait être optimale ex-post même si elle ne l’est pas ex-ante (Frankel et Rose, 1996).

Ainsi, l’intégration économique, financière et monétaire accroît les échanges commerciaux et rapproche les cycles. Ceci amène les auteurs à affirmer que les critères de zone monétaire optimale sont endogènes : deux pays qui passent en changes fixes ou qui adoptent la même monnaie voient leurs échanges commerciaux s’accroître et leurs cycles se rapprocher, ce qui justifie ex-post l’intégration monétaire.

Le postulat est celui d’un lien entre la corrélation des cycles et l’intégration commerciale. Une monnaie commune est perçue comme “a serious and durable commitment” (McCallum, 1995). Entre autres choses, elle empêche d’anticiper des dévaluations dites compétitives, elle facilite les investissements directs étrangers et les contrats de long terme, et peut finir par encourager des processus d’intégration politique, facilitant les échanges et ainsi la synchronisation des cycles.

Les zones monétaires optimales

L’union monétaire a longtemps été étudiée dans le cadre du débat entre régimes de change fixe et flexible. Elle ne constituait pas un objet d’étude spécifique, mais était assimilée à un système de change fixe, à la fois dans les discussions académiques et politiques (Fratianni et von Hagen, 1992). La principale approche de l’intégration monétaire, la théorie des zones monétaires optimales (ZMO), s’inscrit dans ce contexte. Elle définit une zone monétaire comme un domaine au sein duquel les taux de change sont fixes et cherche à déterminer ses conditions d’optimalité (Mundell, 1961 ; McKinnon, 1963 ; Kenen, 1969).

De nombreux prolongements théoriques, mais surtout empiriques, ont été développés dans ce cadre et les critères des ZMO ont été appliqués à l’Europe (Beine, 1999 ; De Grauwe, 1999 ; Mongelli, 2002 pour une revue de la littérature) et à d’autres régions du monde (Eichengreen, 1998, par exemple). Mais cette littérature se concentre principalement sur les coûts macroéconomiques engendrés par la perte de l’instrument de taux de change et aborde peu la question des bénéfices de l’intégration monétaire.

L’intérêt porté aux unions monétaires, définies plus spécifiquement par une monnaie commune, s’est ravivé avec la concrétisation de l’intégration monétaire en Europe, qui, avec la création de l’euro en 1999, a montré que la constitution d’une union monétaire était réalisable alors que la théorie des ZMO était assez pessimiste sur ses chances de succès. La création de l’Union économique et monétaire (UEM) représente un enjeu majeur, non seulement pour les pays membres, mais aussi pour les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) qui la rejoindraient et pour les pays non-membres, principaux partenaires de l’Union. D’un autre côté, les crises financières qui se sont multipliées dans les années 1990* ont conduit de nombreux économistes à défendre les régimes de change extrêmes, tels que la caisse d’émission (currency board en Argentine, Bulgarie, Estonie et Lituanie) ou l’union monétaire (dollarisation), considérés comme étant les seuls viables avec le système de change flexible (Obstfeld et Rogoff, 1995 ; Eichengreen, 1998 ; Fischer, 2001).

Ces deux événements ont contribué à élargir les débats dans le domaine de la recherche académique, à la fois en limitant la portée de la théorie des ZMO et en ouvrant de nouvelles pistes de recherche. L’expérience européenne procure de nouvelles données permettant d’analyser empiriquement les effets de l’union monétaire, et non plus seulement ses conditions d’optimalité. Elle pourrait montrer que les critères mis en avant par la théorie des ZMO sont endogènes ; l’union monétaire serait viable ex-post même si elle ne l’est pas ex-ante (cf supra).

Unions monétaires multilatérales et unilatérales

La littérature sur les crises de change tend à réhabiliter l’union monétaire par rapport aux régimes de change fixe traditionnels. La théorie des ZMO pourrait également surestimer le rôle du taux de change dans l’ajustement aux chocs et, par conséquent, le principal coût de l’union monétaire. Des travaux récents montrent que le taux de change est peu utilisé comme instrument d’ajustement dans les pays émergents ou en développement par “peur du flottement » (Calvo et Reinhart, 2002).

On peut distinguer deux types d’unions monétaires : multilatérales ou unilatérales. Dans les deux cas, il y a abandon de la monnaie nationale au profit d’une monnaie commune – ce qui constitue la définition généralement admise de l’union monétaire. Dans le cas de l’union monétaire multilatérale, la souveraineté monétaire est partagée entre les membres de l’union, alors que dans une union monétaire unilatérale (dollarisation ou euroisation), elle est abandonnée au profit du pays ancre.

L’union unilatérale connaît de nombreux développements. Étudiant la politique de change effective de 66 pays, mesurée à partir de la volatilité relative des monnaies par rapport à trois ancres potentielles (dollar, mark et yen), Agnès Bénassy-Quéré et Pierre Deusy-Fournier (1994) montrent que la majorité des pays considérés tendent de fait à stabiliser leur monnaie par rapport à une monnaie de référence : 30% le font par rapport au mark (essentiellement les pays de l’Union européenne), et près de 30% également le font par rapport au dollar (le yen n’apparaissant pas comme une monnaie d’ancrage). Ces proportions seraient sans doute plus importantes si l’on pouvait étudier également des comportements d’ancrage par rapport à des paniers, et non uniquement des monnaies de référence.

Il est probable que le mouvement d’ancrage sur des grandes monnaies internationales se poursuivra, renforçant le rôle régional, sinon international, de l’euro. C’est ce que montrent Agnès Bénassy-Quéré et Amina Lahrèche-Révil à propos des pays sud-méditerranéens (PSM) et des pays d’Europe centrale et orientale. Pour les auteurs, si les pays proches, en termes régionaux, de l’Union européenne adoptent un raisonnement en termes de zone monétaire optimale pour définir la monnaie de référence de leur politique de change, ils auront sans doute intérêt à retenir l’euro (plutôt que le dollar ou le yen), en raison de l’importance de leurs liens commerciaux avec l’Union. Par ailleurs, si l’on admet que ces pays ont également pour objectif la stabilisation de leur solde extérieur (ce qui implique maintien de la compétitivité et stabilisation de la charge de la dette), il apparaît également que l’euro devrait être la monnaie d’ancrage réel à privilégier, et ce dans des proportions qui sont importantes, puisque l’euro représenterait dans la majorité des cas plus de 70% du panier d’ancrage.

L’union multilatérale est généralement considérée comme la résultante d’un long processus d’intégration, tandis que l’union monétaire unilatérale apparaît davantage comme une solution pour certains pays émergents ou en développement en proie à une instabilité macroéconomique forte ou caractérisés par une dollarisation de facto, cette dernière étant généralement mesurée par la part des dépôts en monnaie étrangère dans la masse monétaire : de nombreux pays se caractérisent par une dollarisation élevée, où les dépôts en monnaie étrangère dépassant 30% de la masse monétaire (Argentine, Bolivie, Cambodge, Turquie, Uruguay, par exemple).

Difficultés objectives des unions monétaires

Le Rapport Delors (1989), chargé d’étudier et de proposer les étapes concrètes devant mener à la réalisation progressive de l’Union économique et monétaire par le Conseil européen d’Hanovre en juin 1988, indique que le succès du programme d’achèvement du marché intérieur dépend de manière décisive aussi bien d’une coordination beaucoup plus étroite des politiques économiques nationales que d’une plus grande efficacité des politiques communautaires. Cela signifie qu’un certain nombre de mesures devant mener à l’union économique et monétaire doivent être prises au fur et à mesure de l’établissement du marché unique.

Ce même Rapport souligne que, si la construction d’un marché unique renforce les liens entre les économies nationales, il entraînera également de profonds changements structurels dans les économies des pays membres ; un grand nombre des gains potentiels ne pourront alors se matérialiser que si la politique économique – au niveau national et au niveau communautaire – réagit de façon adéquate aux changements structurels. En accroissant fortement l’interdépendance économique entre les pays membres, le marché unique réduira l’autonomie de manoeuvre et amplifiera les effets trans-frontaliers de développement émanant de chaque pays membre. Il exigera donc une coordination plus efficace de la politique économique entre les différentes autorités nationales et le renforcement des politiques régionales et structurelles communes.

Dans un contexte de pleine liberté des mouvements de capitaux et d’intégration des marchés financiers, des politiques nationales incompatibles auraient tôt fait de se traduire par des tensions sur les taux de change et d’imposer une charge croissante et injustifiée à la politique monétaire. Le processus d’intégration exige même dans le cadre des accords de change existants, une coordination plus intensive et efficace des politiques, non seulement dans le domaine monétaire, mais aussi dans ceux de la gestion économique nationale qui affectent la demande globale, les prix et les coûts de production.

Les instances de décision sont soumises à un grand nombre de pressions et de contraintes institutionnelles et leur meilleure volonté de tenir compte des répercussions internationales de leurs politiques risque d’être inopérante. Si, parfois, il convient de recourir autant que possible à la coopération volontaire pour parvenir à une cohérence croissante des politiques nationales, en tenant compte de situations constitutionnelles différentes dans les pays membres, le Rapport Delors recommande alors la possibilité d’adopter des procédures plus contraignantes.

* : On peut citer la crise du système monétaire européen en 1992-1993, la crise mexicaine en 1994-1995, asiatique en 1997-1998, russe en 1998 et brésilienne en 1999.

***

Focus

La monnaie unique favorise le marché unique, avec :

– la diminution des coûts des transactions entre pays de la zone ;

– la réduction des incertitudes liées au taux de change des monnaies de chaque pays ;

– la transparence des prix libellés dans la même monnaie

– les prix entraînent une plus grande concurrence des entreprises dans le marché commun ;

– la stabilité des prix ;

– l’appui à l’intégration économique et meilleur équilibre des finances publiques ;

– la stabilité macroéconomique par l’harmonisation de la politique monétaire et des taux d’intérêts.

Même si elle comporte également des inconvénients :

– la perte de l’outil de politique monétaire au niveau national. Il n’y a pas de changement dans les taux de change pour répondre aux crises économiques de chaque pays ni de modification des taux d’intérêts ;

– la limitation au niveau national de l’utilisation des politiques fiscales expansives ;

– la nécessité d’opérer des transferts des richesses vers des pays de la zone les plus défavorisés pour atteindre l’objectif de convergence entre États.

***

La construction de l’Europe monétaire

Quatre étapes ont conduit à l’Union monétaire européenne.

• La première a débuté en 1979 avec le Système monétaire européen (SME) sous l’impulsion de la France et de l’Allemagne.

• En 1990, a débuté la libération totale des mouvements des capitaux dans la Communauté, qui s’est achevée à la fin de 1993.

• La troisième étape a été engagée début 1994 par la création de l’Institut monétaire européen, embryon de la future Banque centrale européenne, chargé de veiller à la convergence des politiques économique et monétaire des pays de l’Union.

• La quatrième étape, enfin, a vu la création de la monnaie unique en 1999, gérée par la Banque centrale européenne, indépendante, dont la “mission est de définir la politique monétaire de l’Union”, sous forme scripturale dans un premier temps, puis fiduciaire au premier janvier 2002. Mais le processus est beaucoup plus vieux puisqu’il avait été initié dès 1957.

***

Références

Beine, M. (1999), « L’Union économique et monétaire européenne à la lumière de la théorie des zones monétaires optimales : une Revue de la Littérature », Cahiers Économiques de Bruxelles, 162, pp. 149-202.

Bénassy-Quéré A., et P. Deusy-Fournier (1994), « La concurrence pour le statut de monnaie internationale depuis 1973 », Économie internationale, n° 59, 3e trimestre, 107-144, 1994.

Bénassy-Quéré A., et A. Lahrèche-Révil (1999), « L’euro comme monnaie de référence à l’est et au sud de l’Union européenne », Revue économique, volume 50, lien N° 6 pp. 1185-1201.

Bénassy-Quéré, A., L. Fontagné et A. Lahrèche-Révil, (1999), « Exchange Rate Strategies in the Competition for Attracting Foreign Direct Investment », Journal of the Japanese Economies, 15, pp. 178-198.

Calvo, G. et C. Reinhart (2002), « Fear of Floating », The Quarterly Journal of Economics, 117, pp. 379-408.

De Grauwe, P. (1999), « Économie de l’intégration monétaire. Théories et perspectives », traduction de la 3e éd., De Boeck Université, Bruxelles.

Delors, J. (1989), « Rapport sur l’Union économique et monétaire dans la Communauté européenne (12 avril 1989) »

Eichengreen, B. (1998), « The Only Game in Town », The World Today, November-December, 317-20.

Fernandez-Arias, E., Panizza, U. et E. Stein, (2002), « Trade Agreements, Exchange Rate Disagreements », Working Paper, Inter-American Development Bank.

Fischer, S. (2001), « Exchange Rate Regimes : Is the Bipolar View Correct ? », Journal of Economic Perspectives, 15, pp. 3-24.

Frankel, J. et A. Rose, (1996), « The Endogeneity of the Optimum Currency Area Criteria », NBER Working Paper, 5 700.

Fratianni, M. et J. Von Hagen (1992), « The European Monetary System and European Monetary Union », Westview Press, Boulder, San Francisco.

Kenen, P. (1969), « The Theory of Optimum Currency Areas : An Eclectic View », dans R. Mundell et A. Swoboda (éd.), Monetary problems of the international economy, University of Chicago Press, Chicago.

Lochard J., (2005), « Les unions monétaires et leurs effets sur les échanges et les investissements internationaux », thèse de doctorat en sciences économiques, soutenue le 30 novembre 2005, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

McCallum, J. (1995), « National Borders Matter : Canada – US Regional Trade Patterns », American Economic Review, 85(3), 615-623.

McKinnon, R. (1963), « Optimum currency areas », American Economic Review, 53, pp. 657-665.

Mongelli F. P. (2002), « New » views on the optimum currency area theory : what is EMU telling us ? », ECB Working Paper n° 138, avril 2002.

Mundell, Robert A. (1961), « A Theory of Optimum Currency Areas », American Economic Review, Vol. 51, pp. 657-665.

Obstfeld M. et K. Rogoff (1995), « The Mirage of Fixed Exchange Rates », Journal of Economic Perspectives, 9, pp 73-96.

***

Cet article est initialement paru dans Banque Stratégie n° 262 de septembre 2008

Du franc CFA (XOF) à l’ECO : du symbole à la réalité?

Derrière l’ECO, un projet de longue date de la CEDEAO

Hautement politique, le sujet a fait l’objet de nombreuses déclarations mi 2019 à l’issue de la réunion des ministres des finances et des gouverneurs des Banques centrales des quinze pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui confirmait l’objectif de 2020 pour la mise en œuvre de la monnaie unique, l’ECO (les déclarations d’Alassane Ouattara, l’analyse d’Aloysius Uche Ordu) entre les pays qui forment la CEDEAO (Bénin, Burkina Faso, Cap-Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Libéria, Mali, Niger, Nigéria, Sénégal, Sierra Leone, Togo) (ici et ).

Le 21 décembre 2019, le Président français et Alassane Ouattara annonçaient la fin du franc CFA en Afrique de l’Ouest, avec des discours qui peuvent amener une certaine confusion : « C’est en entendant votre jeunesse que j’ai voulu engager cette réforme. Le Franc CFA cristallise de nombreuses critiques et de nombreux débats sur la France en Afrique. J’ai entendu les critiques, je vois votre jeunesse qui nous reproche de continuer une relation qu’elle juge postcoloniale. Donc rompons les amarres » a déclaré Emmanuel Macron. A ses côtés, le chef de l’État ivoirien, Alassane Ouattara, a précisé que cette décision « historique » a été « prise en toute souveraineté. Elle prend en compte notre volonté de construire notre futur de manière responsable ».

La réforme concerne l’abandon de l’obligation de déposer la moitié des réserves extérieures auprès du Système européen des banques centrale (SEBC) – la Banque de France – en contrepartie de la garantie de convertibilité du franc CFA avec l’euro. La souveraineté fait référence au projet de la CEDEAO lancé il y a plusieurs décennies et qui devrait connaître en 2020 une étape symbolique importante.

Ainsi, avec les annonces faites fin décembre 2019 de l’abandon du franc CFA acté par Emmanuel Macron et Alassane Ouattara, c’est bien du processus entamé de longue date par la communauté Afrique de l’Ouest CEDEAO qu’il s’agit.

Abdou Souleye Diop a rappelé que la décision d’abandonner le franc CFA en Afrique de l’Ouest (XOF) annoncée par les présidents Ouattara et Macron le 21 décembre 2019 était « une décision historique qui répond à une évolution normale de la géopolitique et va dans le sens des décisions majeures d’intégration prises par les États Africains. »

Mais, comme il le relève justement, comment peut se prendre à Abidjan une décision – avec la France – d’une parité fixe avec l’euro sans que le Nigeria ou le Ghana n’aient a priori pris part à la décision ?

Dans son post du 23 décembre 2019, Kako Nubukpo a rappelé à quel point la question est complexe.

Deux sujets en effet se superposent : l’abandon des liens du franc CFA de la zone UEMOA* avec la France (en fait avec le Système européen des banques centrales – SEBC) et la création d’une monnaie unique dans la zone CEDEAO, c’est-à-dire l’UEMOA* à laquelle s’ajoutent Cap-Vert, Gambie, Ghana, Guinée, Libéria, Nigéria et Sierra Leone.

Le projet de zone monétaire et ses critères de convergence

Dans le communiqué issu de la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de la CEDEAO du 29 juin 2019 à Abuja, cette dernière a réaffirmé « l’approche graduelle pour la création de la monnaie unique en privilégiant le démarrage avec les États membres qui respectent les critères de convergence ». Elle a également « adopté le régime de change flexible assorti d’un cadre de politique monétaire axé sur le ciblage de l’inflation et le système fédéral pour la Banque Centrale Communautaire. » Et retenu le terme « ECO » pour le nom de ladite monnaie.

En outre, la Conférence a pris note du rapport de convergence macroéconomique 2018, notant la « dégradation de la convergence macroéconomique, en exhortant les Etats membres à redoubler d’efforts pour améliorer leurs performances, compte tenu de la proximité de l’échéance fixée pour la création de l’union monétaire ».

En février 2018, les critères de convergence ont été recentrés et réduits, passant de 11 à 6, dont quatre dits « de premier rang » (déficit budgétaire, taux d’inflation, financement du déficit budgétaire par la Banque centrale par les recettes fiscales et réserves brutes exprimées en mois d’importations) et 2 de « second rang » (stabilité du taux de change nominal et dette publique rapportée au PIB).

Les différentes instances de la CEDEAO n’ont en effet que très peu communiqué sur ce long chemin, et sur la convergence macroéconomique des pays candidats. Parmi les pays alors annoncés dans le peloton pour le démarrage de la monnaie unique en 2020, l’on citait le Ghana, le Niger, la Côte d’Ivoire mi 2019. Le président ivoirien avait même affirmé que, dès 2019, son pays aurait rempli tous les critères de convergence.

Nous avons fait l’exercice nous-même et relevé les chiffres concernant les pays candidats à la zone monétaire auprès des statistiques de la Banque africaine de développement, mesurant l’état de la convergence des pays de la CEDEAO selon les critères de premier et second rang. Notons une très intéressante communication de l’AMOA de juin 2018 qui fait un état de l’absence de convergence à fin 2016 quant aux critères définis.

Nous ne pouvons statuer clairement sur toutes les données à fin 2018 puisqu’il ne nous a pas été possible de relever toutes les informations relatives aux différents critères pour les pays candidats. Si l’on complète les deux critères manquants par les informations de 2016, seul un pays serait prêt.

Ici encore, un défaut de communication empêche de connaître exactement la situation des pays membres en matière de convergence, puisqu’aucune information n’est divulguée par la CEDEAO et que les statistiques disponibles ne permettant pas de mesurer deux des critères. Comment impliquer les populations dans ce projet quand il reste logé à Abuja ?

Un long processus de création de la zone monétaire en CEDEAO

Les autorités de la CEDEAO n’ont que trop peu communiqué sur un processus qui a fait l’objet de nombreux travaux sur plusieurs décennies. La Décision A/DEC.5/6/83 marquait cependant dès juin 1983 la décision de la Conférence des Chefs d’État de « prendre les mesures nécessaires pour la création d’une zone monétaire de la CEDEAO afin de résoudre les difficultés que pose l’existence de onze monnaies au développement du commerce intra-régional et de promouvoir une convertibilité limitée des monnaies de la région ». Pour atteindre cet objectif, la Conférence des Chefs d’État a, lors de son sommet à Abuja en juillet 1987, adopté la Décision A/DEC.2/7/87 établissant le Programme de Coopération Monétaire de la CEDEAO (PCMC) pour :

–      Mettre en œuvre des mesures collectives visant à mettre en place un système monétaire harmonisé et des institutions de gestion commune.

–      Créer une zone monétaire unique avec une Banque centrale unique menant une politique monétaire unique.

Le Protocole A/P.1/7/93 relatif à l’AMAO, adopté par la Conférence des Chefs d’État le 24 juillet 1993, a créé une agence autonome de la CEDEAO en remplacement à la CCAO (la Chambre de Compensation de l’Afrique de l’Ouest), créée en 1975 pour servir de facilité multilatérale de paiements dans le cadre de la promotion des échanges au sein de la sous-région de l’Afrique de l’Ouest).

L’Agence Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (AMAO) a été créée comme une agence autonome, qui, outre ses fonctions de canalisation et de compensation des transactions commerciales et de services, a été chargée du suivi, de la coordination et de la mise en œuvre du Programme de Coopération Monétaire de la CEDEAO (PCMC), visant la création de la monnaie unique de la CEDEAO.

Afin de renforcer le cadre juridique et institutionnel de la surveillance, la Conférence des Chefs d’État a adopté, en juin 2012, l’Acte additionnel A/SA.4/06/06/12 établissant un Pacte de convergence et de stabilité macroéconomique. Il s’agit d’un engagement formel des États membres à établir l’union monétaire qui serait mis en œuvre en deux étapes :

–      Phase de convergence dans laquelle les États membres devaient mettre en œuvre des politiques visant à atteindre les critères de convergence (de 1er rang) avant l’échéance du 31 décembre 2016. (Modifié du 1er janvier 2016 au 31 décembre 2019 par l’Acte additionnel A/SA.01/12/15)

–      Phase de performance, stabilité et consolidation dans laquelle les Etats membres auraient dû atteindre les objectifs de la phase de convergence et devraient ensuite renforcer la mise en œuvre des politiques afin de parvenir à une croissance durable, à compter du 1er janvier 2017. (Modifié au 1er janvier 2020 par l’Acte additionnel A/SA.01/12/15).

Une nouvelle monnaie

L’arbre du sujet teinté de post-colonialisme du lien du franc CFA avec la France cache en fin de compte la forêt de la création de la zone monétaire CEDEAO, avec une monnaie unique.

Sujet passionné si l’en est, le changement de monnaie concerne toute la population, des individus aux entreprises et à l’État. Symbole de souveraineté, la monnaie est dans la vie quotidienne de chacun, et le lien du franc CFA avec l’euro – et en particulier sa convertibilité garantie en contrepartie du dépôt de la moitié des réserves extérieures – a été de plus en plus critiquée ces dernières années. La décision de migrer vers une monnaie commune aux pays de la CEDEAO – l’ECO – appartient aux pays membres, et le rythme effectif de mise en œuvre dépend de la capacité des membres à respecter les critères de convergence. L’on peut regretter que trop peu de communication ait été faite sur l’avancement de ce projet, alors qu’il concerne la monnaie que plus de 400 millions d’individus utiliseront à terme au quotidien. Le logo est encore inconnu, à la veille du lancement de cette zone à partir de 2020. On se souvient des efforts faits par la Banque centrale européenne des années avant le lancement de l’euro. Adopter une nouvelle monnaie demande du temps et de la confiance.

Un ECO dès 2020?

Ce qu’il faut comprendre, c’est que les pays satisfaisant les critères de convergence et autres obligations à partir de janvier 2020 pourront entrer dans la zone monétaire unique ECO.

Mais que signifie entrer dans la zone monétaire ? Parce que l’on ne passe pas du FCFA ou du Naira à l’ECO en un claquement de doigts. C’est sans compter sur les délais nécessaires pour mettre en place, sinon un nouveau système monétaire, du moins une nouvelle dénomination pour la monnaie et une nouvelle monnaie qui doit « ruisseler » dans toute l’économie. Tous les acteurs de la chaîne de valeur sont impliqués (Banques centrales, Banques et autres institutions de monnaie banque centrale et privée, entreprises, individus), de même que tous les secteurs supports (numériques, systèmes d’information, comptabilité), puisqu’il s’agit de modifier tous les systèmes dans lesquels sont mentionnés les devises qui doivent laisser la place à l’ECO, au sein de la Communauté mais aussi ailleurs dans le monde. Il s’agit d’introduire de nouveaux billets, mais aussi de modifier toutes les mentions numériques de la monnaie (monnaie mobile privée y compris) vers l’ECO.

Très concrètement, il s’agit d’échanger les monnaies locales (pièces et billets) qu’utilisent 400 millions de personnes, dans des régions parfois reculées. Cette partie précisément demande la plus importante campagne d’information et de communication pour accompagner au mieux cette transition, qui ne peut se faire en moins de cinq années. Donc d’éducation financière.

Cela signifie définir le logo, les billets, les produire, les distribuer – et retirer de la circulation les anciennes monnaies. L’expérience de la zone euro, dans sa dimension prosaïque, peut être instructive, mais en prenant en considération les spécificités de la Communauté. Par exemple pour ce qui concerne l’organisation de la distribution et de la gestion de la filière espèces, qui s’est portée sur les agents et super-agents des opérateurs de monnaie mobile ces dernières années. Mais il y en a beaucoup d’autres.

Seul ou à plusieurs?

Et, détail qui n’en est pas un, un seul pays ne peut pas entrer dans la zone monétaire : une taille critique est nécessaire pour que les économies d’échelle soient réalisées et les échanges commerciaux promus grâce à cette monnaie plus grande. Pour les pays de la l’UEMOA, migrer vers la nouvelle monnaie – l’ECO – ne se justifie que si tous les pays +1 non UEMOA migrent vers cette nouvelle monnaie.

N’omettons pas le coût financier considérable que représente un tel projet de changement de monnaie à l’échelle d’un pays et d’une région.

Des enjeux économiques importants

Au-delà du symbole, il s’agit bien de favoriser les échanges entre les pays membres de la CEDEAO. « To me what’s more important than a possible single currency is that there is an ability to trade between countries in their native currency » pour Andrew S. Nevin, chef-économiste chez PwC West Africa. Pour l’économiste Ndongo Samba Sylla de la Fondation Rosa Luxemburg à Dakar, « It is difficult to see Nigeria agree to being in a monetary union if it is not the boss ». 

La question se pose davantage en termes de création de monnaie commune – et donc de création d’un espace monétaire commun – avec le projet d’élargissement de l’union monétaire XOF aux pays voisins, qui nécessite de prendre en considération les éléments économiques dans la détermination de la définition de la nouvelle devise. Le Nigeria ayant une part économique non négligeable dans l’ensemble. La CEDEAO regroupe en effet quinze pays totalisant 400 millions d’habitants en 2020, dont 200 pour le seul Nigeria. Le fait de lier l’ECO à l’euro est similaire à l’existant en zone FCFA XOF, mais très différent de celui des autres pays de la CEDEAO. La devise du Nigeria est quant à elle davantage liée au dollar qu’à l’euro.

Plus globalement, le lien de l’ECO avec les autres devises internationales doit refléter également la position externe des économies, c’est-à-dire les partenaires des exportations et importations de la sous-région. Selon la CEDEAO, 40% des exportations de la communauté sont adressées au continent américain, dont 34% vers les pays de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), et 24% pour les États-Unis, le Canada et le Mexique. L’Europe représente environ 28% des exportations de la CEDEAO, dont 23% pour l’Union européenne. Les pays de l’Asie et de l’Océanie représentent 16% des exportations, dont 0,3% pour le Proche et le Moyen-Orient.

Ces exportations sont dominées par le Nigeria (77%) et la Côte d’Ivoire (10%) qui, à eux deux, représentent 87% des transactions, suivis par le Ghana (4%), le Sénégal (2%), le Mali (1,7%).

Le Nigeria et le Ghana représentent ensemble 59% des importations de la Communauté contre 36% pour les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Les autres cinq pays de la CEDEAO représentent seulement 5% des importations de la Communauté.

Selon la CNUCED, le Nigeria concentre 11,4% des exportations du continent – derrière l’Afrique du Sud avec 21,5% – et 8,4% des importations – derrière l’Afrique du Sud, 18,9%, l’Égypte, 11,6%, l’Algérie, 8,6%.

Ce projet de zone monétaire unique se place dans un contexte de création de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA), qui verra débuter le démantèlement des frais douaniers à partir de mi-2020.

Conclusion

Au-delà des effets de communication symboliques « contre », le projet de monnaie unique de la CEDEAO nécessite une large communication et des efforts communs considérables « pour » que les populations de la Communauté – plus de 400 millions d’individus – s’en saisissent, car ce sont bien elles les premières concernées. Le « top départ » que représente le 1er janvier 2020 est de ce point de vue une occasion à saisir pour largement communiquer sur cette nouvelle monnaie, dépassionner le débat extérieur, le recentrer sur l’Afrique elle-même et préparer ses futurs utilisateurs à bien se l’approprier. Beaucoup donc reste à faire.

Le courage

Dans La fin du courage, Cynthia Fleury expose à quel point l’étude du courage politique et moral se présente comme un enjeu révélateur car son absence et sa rareté sont devenues la norme et  exceptionnelle sa concrétisation. Cas isolé, il dit tout de l’histoire personnelle et collective des hommes. Pourquoi parler du courage? Sans doute pour rappeler à quel point le courage détient et la clé du sujet, de l’individu, et la clé du collectif.

Cette chose qu’il faut faire, c’est en effet moi seule qui dois la faire. Et non pas quelqu’un en général. On vit souvent en attendant et la mort et la grâce, mais de façon si peu différenciée qu’on pourra manquer les deux. Comme l’a souligné Pierre Rabhi, « Il serait dommage […] de se demander au terme de sa propre vie non pas s’il y a une vie après la mort, mais s’il en existe vraiment une avant la mort, et ce qu’elle représente dans le mystère de la vie. »

Le courage, d’une certaine manière, c’est déjà cela : l’autre nom d’un rendez-vous avec soi-même.

Impossible de se dire courageux. Il faut simplement l’être, dans l’instant

Pour Raphaël Entoven, « Le courage, c’est se jeter à l’eau. C’est un geste sans cause, sans motif et sans explication. C’est une insurrection de l’individu, une façon de ne pas être soumis

[…] Il n’y a pas de causes au courage, seulement des occasions. Il n’y a pas de courage proprement dit, sinon des actes courageux que rien ne justifie, qui ne dédouanent d’aucune lâcheté, dont la nature commune n’apparaît qu’après coup. »

Pour Jankélévitch, le courage est la vertu inaugurale du commencement. Impossible de s’en satisfaire. La chose n’est jamais réglée. Il y aura toujours épreuve à surmonter pour prouver que l’on est courageux.

Le dépassement de soi se fait dans l’épreuve du vide

Pour Jankélévitch toujours, « C’est la joie de démarrer dans la douleur inchoative de risquer » (inchoactive signifie ce qui est en train de se passer).

Avec le courage, la paradoxologie continue d’être la loi morale : plus on sera aux confins du découragement et plus on sera près du courage. C’est là son caractère initiatique. C’est parce que l’on flirte avec le manque de courage qu’on connaît son goût et sa nécessité. Il y a initiation parce que les entrailles font mal. On redécouvre le thumos (le cœur) parce que l’épithumia (le ventre) se serre.

Dans la préface de La fin du courage, Cynthia Fleury s’interroge : « L’apprentissage de la mort, est-ce celui du courage ? […] Nous vivons dans des sociétés irréductibles et sans force. Des sociétés mafieuses et démocratiques où le courage n’est plus enseigné. Mais qu’est-ce que l’humanité sans le courage ? […] et je vois bien que le salut ne viendra que de quelques individus prêts à s’extraire de la glu, sachant qu’il n’y a pas de succès au bout du courage. Il est sans victoire. La vraie civilisation, celle de l’éthique, est sans consécration. Les cathédrales de l’éthique sont devant nous. Nous n’avons encore rien bâti. […] Et dans cette époque sans courage, nous sommes encore tous naissants. Je crois que sans rite d’initiation les démocraties résisteront mal. Je vois bien qu’il me faut sortir du découragement et que la société ne m’y aidera pas. Comment faire ? Qui pour me baptiser et m’initier au courage ? Qui pour m’extraire du mirage du découragement ? Car il me reste un brin d’éducation pour savoir que cela n’est qu’un mirage. Qu’il n’y a pas de découragement. Que le courage est là ; comme le ciel est à portée de regard. »

Entre le courage et la peur, il y a rendez-vous secret

Peur et courage sont liés. Le courageux est celui qui éprouve la peur, qui ne la nie pas, mais qui ne se laisse pas enliser par elle. Il la dépasse. Le courageux n’est pas le téméraire, l’intempestif. Bien sûr, la figure homérique du courage existe, mais elle demeure une figure de la démesure.

On juge le courage d’un homme à ses peurs, celles qu’il sait éviter et celles qu’il sait garder.

Continuer de vivre, accepter de mourir, deux voies opposées et pourtant nécessitant du courage. En même temps, il y a cette rectitude, ce caractère universel du courage qui fait que l’on sait toujours au fond de soi s’il y a eu acte de courage. L’adaptation des uns fait le lit de l’abus des autres. Du petit abus, journalier, imperceptible, jusqu’au grand, plus facilement décelable. Là, le courage est sans plasticité : il suffira de dire non et de pratiquer séance tenante le délien. Mais rares sont ceux qui sont prêts à une telle césure.

Courage et vertu

Le mot vertu provient du latin virtutem, proprement force virile (de vir homme) ; d’où valeur, courage. Furetière définit la vertu comme puissance d’agir dans tous les corps. Elle signifie force, vigueur, tant du corps que de l’âme. La vertu étant « une disposition de l’âme qui porte à faire le bien ».

Elle demande une participation active de l’être, de faire un effort constant sur son ego pour réaliser cet idéal de perfection que représente le Bien. Devenir courageux c’est apprivoiser la mort, la mort du corps certes, mais aussi celle de toutes nos lâchetés dans la vie courante, et de la perte d’autonomie qui en résulte, cet attachement démesuré au moi.

La vertu consisterait dans l’harmonie intérieure de l’âme, en une bonne gestion des extrêmes vers un juste milieu.

Pour se regarder, il faut être courageux. Non seulement pour se regarder et passer par-delà les apparences, mais aussi pour accepter ce que je suis, qui je suis. C‘est cela le courage, me transformer, être l’alchimiste de mon âme et de mon cœur. Faire place nette en moi, lâcher mon carcan de préjugés, de croyances souvent erronées, affirmer mes valeurs tout en sachant les remettre en cause, les réévaluer, dire non quand ce non correspond à un refus total de mon être, dire oui pour les mêmes raisons, et toujours avancer, rester debout, toujours se battre, en étant conscient de l’impermanence de tout ce qui m’entoure, de ma propre impermanence.

Enfin, le courage c’est aussi  transmettre ce que nous avons reçu, appris, compris. Cela demande investissement, temps, disponibilité, certains l’ont fait pour moi, je le fais pour d’autres. Ainsi le courage d’être et de vivre en harmonie avec moi-même m’amène à ce qu’il y a de plus précieux ici-bas, à la Joie, à la Paix, à la Sérénité.

Le courage de résister à la barbarie et à l’absurde, faire rupture

Le courage, c’est chercher la vérité et de la dire, le courage c’est de se mettre au travail pour rebâtir solidement et durablement. La tâche est exaltante, elle nous concerne dans toutes nos dimensions, sacrées et profanes.

Pour Cynthia Fleury, « la République  s’est construite autour de deux notions, celle de la vertu (approche républicaine) et celle de l’intérêt (approche libérale). Le courage permet peut-être d’avoir l’exigence de la vertu et l’efficacité de l’intérêt, en tenant à distance aussi leurs dérives mortifères. »

Aux confins de l’absurde et de la barbarie de notre monde contemporain – oui, osons les mots – il faut continuer de penser qu’il y a à faire. Car le monde est un théâtre de l’absurde et de la barbarie. Un monde où la logique et les sens sont en échec. Partant, un seul ordre peut provoquer un minimum de stabilité, procurer la tangence sur laquelle se tenir. Équilibre précaire, mais seul pérenne. Le courage révèle une géométrie possible.

Être courageux, c’est nécessairement faire rupture, sortir du rang. C’est résister à un ordre que l’on trouve inopérant ou injuste. C’est refuser la situation dans laquelle on se sent contraint. C’est chercher sa liberté.

Selon Axel Honneth, le XXè siècle a vu se transformer de façon très insidieuse l’idéal d’émancipation. Le processus d’individuation a laissé place à un hyper-individualisme, fortement fragilisé, parce que découplé de formes collectives de défense. Comble du paradoxe, cet individu, totalement perverti par une culture du narcissisme et qui, régulièrement, s’adonne au spectacle, n’en est que plus invisible. Pour cet auteur, l’invisibilité sociale est la manière dont s’exerce individuellement la société du mépris. Elle organise la mésestime sociale et partout rend invalide le processus de reconnaissance, par ailleurs nécessaire pour un processus d’émancipation. Refuser à l’autre sa visibilité sociale, c’est ni plus ni moins lui refuser une valeur sociale. Et le lieu par excellence de ce manquement à la visibilité ou à la reconnaissance est le monde du travail.

C’est d’ailleurs l’un des espaces où le manque de courage sévit. Cela fabrique les pires dépressions puisque chaque jour le travailleur est acculé à suivre des préceptes qu’il désavoue intérieurement. Dans une société qui exige que l’on se soumette à certaines règles dans les rapports sociaux, mais qui refuse d’ancrer ces règles dans un code de conduite morale, l’individu doit lutter pour maintenir son équilibre psychique ; cela favorise une forme de concentration sur soi […] [une régression] vers un autre moi, vide, infantile, narcissique, grandiose aux antipodes de la quête d’un intérêt commun.

La procédure de reconnaissance peut être un leurre et au final fabriquer une dépendance qui sera le lieu d’un prochain asservissement. Le courage, ce serait alors de se dessaisir de ses procédures de reconnaissance falsifiée, savoir faire la distinction entre deux types de reconnaissance, l’une idéologique, propre à vous faire rentrer dans le rang, l’autre désintéressée, offrant le seul vrai espace de l’estime de soi.

Le courageux n’est pas celui qui s’abstrait des logiques de reconnaissance. Il reconnaît pleinement la valeur de ce paradigme. Il pourrait ne pas en avoir besoin et s’en priver. Mais à l’instar du sage qui peut se passer d’amis, il ne le désire pas, et au contraire veut la reconnaissance comme le sage veut l’amitié. La relation qui unit le courageux à la reconnaissance ressemble à celle qui unit le sage à l’amitié des hommes. […] C’est parce que le sage n’a pas besoin d’amis qu’il goûte pleinement la nature de l’amitié, en son désintéressement même.

Le courage c’est l’effort perpétuel. La volonté de ne pas laisser la dégénérescence l’emporter si facilement. Au niveau collectif, c’est évidemment le geste politique révolutionnaire. Et Victor Hugo de faire de Paris la ville symptomatique du courage. Une ville que nulle épreuve n’a épargnée. Fluctuat Nec Mergitur. Et pourtant, elle garde une jovialité souveraine. Et quand elle ne gronde pas, elle rit. Telle est Paris, « tas de boue et de pierres si l’on veut, mais, par-dessus tout, être moral ». Et si Paris est un être moral c’est parce qu’elle ose le courage comme d’autres le progrès. Faire Lumière. « Tenter, braver, persister, persévérer, […] prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête ; voilà l’exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise. »

Pour Cynthia Fleury, « tous les hommes peuvent être courageux car nous avons en partage cette peur, et on peut avoir aussi en partage ce dépassement de la peur. Si nous paraissons, de nos jours, moins courageux, ce n’est pas parce que nous avons perdu le sens du courage mais parce que notre idéologie utilitariste nous fait croire que le courage est antinomique de la réussite. C’est vrai que le courage est sans victoire, qu’il est sans capitalisation: ce n’est pas parce que j’ai été courageux que je peux m’exempter de l’être demain. Pour autant, le courage est sans échec possible car ce qui compte dans le courage ce n’est pas le résultat mais l’acte. Le courage réhabilite tous les échecs possibles. Il démontre, d’une certaine manière, que l’échec est une illusion. Il est plastique : là ce sera résister et rompre, là ce sera endurer et tenir. Le courage n’est pas l’apanage exclusif de l’extraordinaire. Le courage, c’est aussi ce qui vous fait devenir courageux, le petit acte quotidien qui alimente l’estime de soi et lutte contre l’entropie collective. »

Pourquoi le courage ?

Nous sommes en guerre mais c’est la paix qui transparaît dans les démocraties contemporaines.

Zarathoustra de s’adresser à ses disciples : « Cherchez-vous un ennemi, faites votre guerre, battez-vous pour vos pensées. Et si votre pensée succombe, que votre probité chante victoire néanmoins. Aimez la paix comme le moyen de nouvelles guerres […] je ne vous conseille pas le travail, mais la lutte. Je ne vous conseille pas la paix, mais la victoire. Que votre travail soit lutte, que votre paix soit victoire ! On ne peut garder le silence et rester en paix que si l’on a un arc et des flèches. […] la guerre et le courage ont accompli plus de grandes choses que l’amour du prochain. »

En ce sens la démocratie est sans sommeil, parce que les mécanismes d’entropie ou de travestissement des principes plus autoritaires ne cessent jamais.

D’où provient le courage ?

Le courage ne peut pas être imité. Il n’existe pour autant aucune théorie naturelle du courage. Le courage s’enseigne et l’apprentissage est sans fin. Le courage serait ainsi une affaire d’éducation. Les courageux sauront apprécier comme il se doit les situations périlleuses et s’y conduire dignement.

Pour Socrate « Il ne s’agit plus seulement de savoir comment lutter, mais au nom de quoi lutter ? ». En ce sens, la « science des fins montrera dans quel cas le pénible vaut d’être affronté. Le meilleur témoignage de cette science des fins, nous le trouverons dans l’apologie de Socrate, où celui-ci se posera la question de savoir si la vie vaut encore la peine d’être vécue au prix de ce qu’il considère comme le déshonneur de déserter sa mission et de paraître céder à la peur de la mort devant ses juges » selon Etienne Smoes dans Le Courage chez les Grecs.

Les « lions blessés s’enfoncent dans les solitudes », « On se réveillera » s’écrit Hugo.

Hugo a cerné parfaitement les procédés falsificateurs des petits maîtres qui vivent de la soumission trop soudaine des peuples. Car ces régimes où s’épuise le courage du peuple ne sont mêmes pas des tyrannies. Ils se nourrissent des asservissements passagers et des bienveillances populaires. Et là les faussaires sont victorieux. 

L’accès à la pensée personnelle est la première étape de la rationalité, de l’esprit scientifique. La rigueur est d’abord une affaire de courage, oser nous approcher de la vérité.

Comment ce courage de la vérité s’acquiert-il? Platon expliquait qu’on s’initie à la rigueur par les mathématiques comme un enfant apprend à lire plus facilement avec de gros caractères.

Le courage, comme toute autre vertu se nourrit aussi d’exemples. Pendant des siècles en Occident la base de l’éducation morale fut assurée par la lecture des Vies des hommes illustres de Plutarque : César, AlexandrePériclès, Thémistocle. Ils n’étaient pas tous des saints, loin de là, ni des génies, mais ils avaient tous du courage, de la grandeur et Plutarque les a présentés de telle sorte que le lecteur puisse faire son profit de leurs échecs comme de leurs réussites. Le sport peut aussi être une bonne école de courage, si le souci d’éclipser l’autre de la compétition ne prend pas plus d’importance que celui de demeurer maître de soi-même.

Conclusion

C’est ainsi bien de notre devoir d’individu instruit à l’école de la République que de faire acte de courage face à l’état désastreux du monde social contemporain et de la détérioration des interactions humaines, dans tous les mondes sacrés et profanes. Courage de nous transformer nous-même, courage de mettre notre vie en ligne avec nos valeurs. Courage de dire non… mais aussi de dire oui à la Vie, oui à nous-même, ce chemin qui est le nôtre. Courage de faire face à nos peurs, petites ou grandes, nos petits arrangements avec le confort au détriment de notre mission. Assumer qui nous sommes et notre capacité de changer le monde, alors que la société contemporaine nous donne tant de raisons pour nous soumettre.

La bataille que nous avons un jour choisi d’engager afin de vaincre nos passions, et tout le courage que nous devons déployer pour mener à bien cette œuvre ne font que prouver un peu plus l’importance du travail à accomplir. Alors que nous semblons être en paix, c’est bien d’une bataille contre l’obscurité qui doit s’engager. Il s’agit plus que jamais de prendre l’ouvrage à bras le corps et faire de nous des êtres éclairés et actifs pour le meilleur à la mutation de notre monde, et faire face aux forces obscures qui voudraient tirer l’humanité vers le pire : la volonté de contrôler, l’égoïsme ou l’appât du gain, entre autres.

Ainsi, la sincérité de notre travail n’a rarement eu autant d’importance, car le courage que nous devons engager dans notre transformation personnelle n’a aujourd’hui qu’un seul objectif, mais lequel : sauver le monde ! Sauver notre monde intérieur de nos lâchetés et de nos passions, et changer la société. Courage !

Paiement instantané au Brésil

Le projet de paiement instantané au Brésil (Pagamentos instantâneos)a pour objectif de mettre en place une infrastructure de paiement permettant un règlement immédiat entre l’émetteur et le bénéficiaire du paiement.

Le Brésil est le premier pays du continent américain à avoir mis en place une infrastructure de règlement rapide, avec SITRAF en 2002, qui permettait un crédit en maximum 60 secondes. Mais, faute de consensus politique sur comment le moderniser et le faire évoluer, il est aujourd’hui devenu nécessaire d’introduire une nouvelle plateforme. Le service n’est en outre disponible qu’aux heures ouvrées.

No alt text provided for this image

Le nouveau système – qui devrait entrer en vigueur en 2020 selon la Banque centrale – devrait révolutionner l’existant en matière de disponibilité, de rapidité, de facilité d’utilisation. Il doit aussi multiplier les cas d’usages, en réduisant d’une part le nombre d’intermédiaires – et donc le coût pour l’utilisateur – mais aussi en permettant le développant de solutions sur mobile grâce au QR Code, privilégié par la Banque centrale.

No alt text provided for this image

Capitalisant sur le parc important de téléphones mobiles au Brésil, et sur la taille du pays, le projet ne peut qu’intéresser les fintechs du pays, qui pour une part non négligeable d’entre elles se sont déjà positionnées sur les paiements.

Digitalisation bancaire au Brésil

Le pays à l’échelle d’un demi-continent voit s’épanouir sur son territoire les mêmes forces innovatrices que dans les autres régions du monde. BancoInter, BancoOriginal, Neon, Nubank et les autres proposent une alternative aux banques déjà établies, dans un contexte de faible bancarisation et de procédures bancaires encore trop archaïques. Le potentiel de disruption par les nouveaux acteurs – déjà très présents – est particulièrement important.

Avec une taille de marché considérable, la néo-banque Nubank détient aujourd’hui le plus grand nombre de client, soient 15 millions*, devant Revolut (7 millions), Chime (4 millions), N26 (3,5 millions) ou Monzo (3,1). Neon a, lui, 1,6 million de clients.

En Amérique du Sud, les activités bancaires concentrent une petite part des activités des fintechs – seulement 26 parmi les 1000 en exercice fin 2018 – 600 autres étant consacrées aux activités de prêt, de paiement ou de gestion des investissements. Le potentiel de croissance est immense puisque 70% de la population de la région (210 millions d’individus) est mal ou pas du tout bancarisée.

Une faible bancarisation

Au Brésil en particulier, 30% des adultes ne disposent pas de compte bancaire. Dans une secteur bancaire à forte concentration – 84,8% du marché des crédit est opéré par les cinq plus grandes banques du pays et 83,8% des dépôts – les banques font figure d’établissements distants et peu enclins à bien traiter les préoccupations quotidiennes des clients. Ainsi, l’accès à distance aux opérations courantes ainsi que la dématérialisation des procédures et les délais de traitement des opérations sont très en deçà de ce que peuvent proposer les nouveaux acteurs. 59% des non-bancarisés sont des femmes, 58% des individus ayant été à l’école secondaire ou supérieure et 68% ont accès à internet.

Si les agences se sont équipées – dans les grandes villes en particulier – de murs de DAB multiples (une dizaine de DAB dans certaines agences), beaucoup d’opérations nécessitent encore une visite en agence et, par voie de conséquence, une longue attente. Une difficulté qui touche en particulier les régions hors grandes agglomérations. 32% des brésiliens disposent d’une carte de crédit, 23% épargnent et 0,6% de la population seulement vont sur le Marché Financier brésilien (Brasil Bolsa Balçao). Plus de 71% des brésiliens paient en espèces.

Selon l’Instituto Brasileiro de Geografia e Estatística (IBGE), 24,2 million de brésiliens sont auto-entrepreneurs, et une part importante de cette population travaille de façon informelle, comme vendeur dans la rue, fournisseurs de services domestiques, freelances, etc.

Le crédit non bancaire explose

Le Brésil est le deuxième pays au plus important spread de taux (après Madagascar), avec 32,2%, quand la moyenne mondiale est de 5,4%. Le crédit bancaire est ainsi extrêmement onéreux et freine les velléités entrepreneuriales et immobilières. Les activités de crédit à la consommation ont cependant connu un engouement certain ces dernières années, avec les mêmes caractéristiques que partout ailleurs pour ces marchés émergents : un endettement pour acquérir des biens de consommation, sans véritable réflexion individuelle sur la capacité de remboursement. L’éducation financière et budgétaire est, ici aussi, un besoin prégnant.

Un marché dopé par internet et le mobile

La faible bancarisation contraste avec l’usage d’internet et des smartphones au Brésil. 70% de la population utilise internet (127 millions d’individus), 97% des brésiliens accèdent à internet via leur téléphone cellulaire. Les transactions bancaires évoluent très fortement via le canal du mobile, passant de 9% en 2014 à 40% en 2018, quand les opérations en agence ou par internet ont décru de près de 40% (chacun) en 2014 à un peu plus de 20% en 2018.

Le marché compte aujourd’hui une centaine d’acteurs, dont 21 fintechs indépendantes (BPP, contavip, Neon, Linker, simples, N26, inter, Nubank, ATAR, C6BANK, PJBank, liftbank, contaum, xmare, SocialBank, Yet, BancoOriginal, pag!, cora, OCash), 20 fintechs en partenariat avec d’autres acteurs (sumup, PagBank, cielo, conto stone, modalmais, woop, next, pinbank, digio, banQI, magalu, Payly, mercadopago, EWALLY, aMe, digi+, CacauPay, contadigital, Carrefour), 37 acteurs traditionnels, 2 coopératives (Sicredi, BANCOOB) et 14 plateformes en marque blanche (agillitos, bank4, BBNK, bitcapital, Stark Bank, FitBank, acesso, 4all, liveOn, BTX, matera, swipe, pismo, SmartBank). Parmi les fintechs, 40% émettent des cartes Visa et 60% MasterCard.

Selon l’association bancaire – Febraban – les banques brésiliennes ont dépensé un peu moins de 100 milliards de dollars entre 2014 et 2018 en technologie, en Big Data/Anlytics, Intelligence Artificielle, Blockchain, Robotique et Open banking, tout à fait en ligne avec leurs consoeurs du reste du monde.

Conclusion

Ainsi, comme dans d’autres régions du monde, le mobile et l’avènement d’internet sont l’occasion de révolutionner l’accès des individus aux services financiers, en introduisant un parcours client fluide et facilité, ainsi que des services plus rapides et à moindre coût.

Portée par la banque centrale du Brésil, l’initiative de paiement instantané devrait être lancée en 2020 et permettra de promouvoir l’inclusion financière dans le pays.

* Les chiffres mentionnés ici sont extraits du rapport Digital Banking Current Scenario & Trends in Brazil, publié par fisher en 2019.

Cas d’espèces : comment un village de pêcheurs au Brésil est passé du cash à la carte

Copyright Marcelo Mioti
Copyright Marcelo Mioti

São Miguel do Gostoso, municipalité du Rio Grande do Norte dans la région du Nordeste au Brésil. A quelques kilomètres de la pointe la plus au Nord-Est du continent sud-américain, le village a connu un développement très rapide depuis une dizaine d’années, transition de village de pêcheurs à site touristique prisé des brésiliens des grandes agglomérations économiques du Sud du pays (Sao Paulo, Rio de Janeiro) mais aussi des européens. A quelques kilomètres de l’équateur, ses grandes plages sont supportables grâce au vent qui souffle toute l’année et attire kitesurfers et windsurfers internationaux. Le village comptait un seul hébergement touristique en 1989, contre une cinquantaine aujourd’hui, et 10.000 habitants environ. Le village est aussi réputé pour la qualité de ses restaurants gastronomiques.

Jusqu’en 2013, le village comptait deux agences bancaires des grands établissements traditionnels brésiliens (Banco do Brasil et Caixa), équipées de distributeurs de billets auprès desquels les locaux (nativos) et les touristes pouvaient s’approvisionner en reais (real au singulier) pour leurs dépenses courantes (quand les DAB fonctionnaient…). Très peu de commerçants étaient équipés de terminaux de paiement, quatre ou cinq seulement: les pousadas les plus chics sur la plage et les restaurants gastronomiques.

Les séjours dans les pousadas (Bed & Breakfast qui constituent la quasi-totalité de l’offre d’hébergement) étaient réservés en avance contre virement international Swift sur un compte brésilien, qui nécessitait une action pour le bénéficiaire pour débloquer les fonds. Les virements étaient en outre facturés pour l’émetteur de l’ordre de 70 euros pour un envoi de 1000 euros.

C’est la banque nationale, Banco do Brasil, qui avait installé le premier DAB dans le village dans les années 2000, à côté de l’église. On pouvait y voir une longue file d’attente le lundi matin pour y retirer les espèces nécessaires pour payer les courses au marché du même jour. Les débuts du DAB ont suscité curiosité et inquiétudes : pour certains, c’était l’occasion d’observer qui avait suffisamment de ressources pour y retirer de l’argent; pour bien d’autres, le code de la carte de retrait écrit sur un papier dans la main, c’était une prise de contact avec la monnaie électronique, sans trop de souci de la sécurité. Enfin, comme aujourd’hui, ceux qui détenaient des comptes bancaires centralisaient les dépôts et retraits de celles et ceux qui n’en avaient pas. Une bancarisation intermédiaire en quelque sorte, s’improvisant « agents » informels, comme de l’autre côté de l’Atlantique.

Entre 2013 et 2014, des malfaiteurs ont méthodiquement détruit les DAB (et agences) du village ainsi que ceux de la ville la plus proche, Touros, décourageant les banques de se réinstaller dans le village pendant plusieurs années. Les touristes étaient incités à effectuer du change à l’aéroport à leur arrivée, solution moins onéreuse que de le faire dans leur pays d’origine. Dans le nouvel aéroport créé pour la coupe du monde de football en 2014, les plus avertis ont pu retirer des espèces auprès des distributeurs localisés au niveau des départs.

Comment les commerçants se sont-ils organisés?

En l’absence totale de banque dans le village pendant plusieurs années (Bradesco a ré-ouvert une agence avec un chargé de clientèle en 2019), les habitants se sont organisés. L’accès à la monnaie fiduciaire étant beaucoup plus compliqué en l’absence de banque dans le village, la circulation des espèces s’est organisée de façon informelle entre les habitants, promouvant la reconnaissance de dette et le troc, mais aussi en ayant recours à la création d’une monnaie locale, le « Gostoso », reconnue par la banque centrale.

Parallèlement, devant l’impératif d’être payés pour des produits et services consommés par des non-résidents au village (les touristes), déjà porteurs de cartes de paiement, à la fois pour les brésiliens du Sud ou les européens (qui constituent la majeure partie des touristes étrangers), les commerçants se sont équipés de terminaux de paiements. A la faveur de la mise sur le marché de m-Pos fournis par des acteurs non bancaires à des prix bien inférieurs à ceux des banques, tous les commerçants se sont équipés, des pousadas aux restaurants et clubs de plage. Les cartes Visa et MasterCard y sont communément acceptées.

Aujourd’hui, seuls les commerçants présents sur le marché de fruits, légumes, viandes et poissons, qui se tient une fois par semaine le lundi matin (Secunda Feira), ne sont pas équipés de TPE et manipulent encore uniquement des espèces.

Quelles leçons en tirer?

Une telle organisation économique repose sur un pilier : la confiance. A la fois pour les résidents dans cette vision de troc à long terme qui nécessite une compensation et règlement à la fin de la saison au moins (après le carnaval). Mais aussi pour les commerçants qui permettent à leurs clients réguliers (bar de plage, etc.) d’ouvrir des comptes qui seront soldés par paiement carte en une seule fois avant le départ. Ceci ayant notamment pour avantage au porteur de carte de banque traditionnelle de limiter les frais de change liés au caractère international de ces opérations, et de ne pas porter d’argent sur soi. Il n’est ainsi pas rare de voir un client touriste repartir dans son pays et effectuer le règlement de son séjour dans sa pousada depuis son domicile. L’on peut ainsi mesurer qui, parmi les européens, a adopté pleinement ou pas les possibilités de banque en ligne ou sur mobile proposé par son établissement.

Alors que le Brésil voit foisonner comme partout ailleurs des solutions sur mobile, le modèle qui s’est développé dans la région n’est pas du tout celui-ci, mais celui promu par le moyen de paiement dont sont équipés les touristes : la carte bancaire. Le plus « universel » dans ce contexte, l’effort d’équipement (en TPE) étant effectué par les commerçants, à moindre coût grâce à l’offre pléthorique dans ce domaine.

Les visiteurs réguliers ont en outre adopté des solutions internationales comme TransferWise ou Revolut, ou sollicité auprès de leur établissement bancaire traditionnel des frais réduits sur leurs paiements. Ces mêmes solutions proposant des virements internationaux low cost sont également largement utilisées, même si elles demandent encore à être davantage connues.

C’est aussi le charme de cette région qui se lit dans ce rapport plus désinvolte à l’argent…