CBDC et mobile money : concurrence ou complémentarité ? Une question centrale pour les banques centrales africaines


Parmi les nombreuses questions soulevées lors des séminaires consacrés à la transformation digitale des banques centrales, une interrogation est revenue de manière récurrente : comment une future monnaie numérique de banque centrale (CBDC) pourrait-elle coexister avec les écosystèmes de mobile money qui se sont développés dans de nombreux pays africains ?

La question est loin d’être théorique. L’Afrique est aujourd’hui le continent où le mobile money est le plus développé au monde. Dans plusieurs pays, les portefeuilles électroniques sont devenus le principal moyen de paiement pour des millions de personnes qui n’ont jamais détenu de compte bancaire. Les banques centrales ont d’ailleurs largement accompagné cette évolution en mettant en place des régimes d’agrément spécifiques pour les établissements de monnaie électronique (EME), les opérateurs de mobile money et, plus récemment, certains prestataires de services de paiement.

Dans ce contexte, l’arrivée d’une CBDC soulève naturellement des interrogations. Pourquoi créer une nouvelle forme de monnaie numérique alors que des solutions privées fonctionnent déjà ? Les opérateurs de mobile money risquent-ils d’être concurrencés ? Les licences existantes devront-elles être repensées ?

Une idée reçue : la CBDC remplacerait le mobile money

Au cours des échanges, plusieurs participants ont spontanément exprimé cette préoccupation.

Elle repose pourtant sur une confusion entre deux notions différentes : la monnaie et le moyen d’accès à cette monnaie.

Aujourd’hui, lorsqu’un utilisateur effectue un paiement via un portefeuille mobile, il utilise déjà de la monnaie libellée dans la devise nationale. Cette monnaie est toutefois représentée par une créance sur un établissement de monnaie électronique, lequel doit respecter des règles prudentielles strictes définies par la banque centrale.

Une CBDC modifierait la nature de cette créance : les unités détenues dans le portefeuille représenteraient directement une créance sur la banque centrale elle-même, au même titre que les billets actuellement en circulation.

En revanche, rien n’impose que l’utilisateur change d’application mobile ou d’opérateur.

Les opérateurs de mobile money pourraient devenir des distributeurs de CBDC

C’est probablement le scénario qui recueille aujourd’hui le plus d’intérêt au sein des banques centrales.

Dans cette architecture dite à deux niveaux (two-tier model), la banque centrale émet la monnaie numérique, mais ne gère pas directement les millions de comptes des utilisateurs.

Cette fonction reste assurée par les banques commerciales, les établissements de paiement et les opérateurs de mobile money, qui continuent d’assurer :

  • l’ouverture des portefeuilles ;
  • les procédures KYC ;
  • la relation client ;
  • les services d’assistance ;
  • l’innovation commerciale ;
  • le développement des nouveaux usages.

Autrement dit, la CBDC ne remplace pas les opérateurs ; elle change simplement la nature de l’actif qu’ils distribuent.

Ce modèle est aujourd’hui privilégié par la plupart des grandes banques centrales qui travaillent sur les CBDC, notamment la Banque centrale européenne pour le projet d’euro numérique.

Une cohérence avec les politiques de paiement menées en Afrique

Cette approche présente également un avantage important pour les banques centrales africaines.

Depuis une quinzaine d’années, elles ont investi des efforts considérables pour structurer des marchés du paiement compétitifs, développer les agréments des établissements de monnaie électronique, favoriser l’interopérabilité et encourager l’innovation.

Il serait contre-productif que l’introduction d’une CBDC remette en cause cet écosystème.

Au contraire, une CBDC pourrait venir renforcer les infrastructures existantes.

Les opérateurs conserveraient leur rôle d’interface avec les utilisateurs tandis que la banque centrale fournirait une nouvelle forme de monnaie numérique de banque centrale, susceptible d’améliorer encore la sécurité, l’interopérabilité et l’efficacité des paiements.

Les véritables questions deviennent réglementaires

Les discussions ont finalement montré que les principaux enjeux ne sont probablement pas technologiques.

Ils concernent plutôt les évolutions réglementaires nécessaires.

Plusieurs questions devront être clarifiées :

  • Les établissements de monnaie électronique conserveront-ils leurs licences actuelles ?
  • Faudra-t-il créer une nouvelle catégorie d’agrément pour les distributeurs de CBDC ?
  • Les opérateurs de mobile money pourront-ils détenir directement des CBDC pour le compte de leurs clients ?
  • Comment articuler les exigences prudentielles existantes avec ce nouveau modèle ?
  • Quelle place réserver aux fintechs et aux nouveaux prestataires de services de paiement ?

Ces choix relèvent de décisions stratégiques propres à chaque banque centrale.

Une stratégie progressive semble aujourd’hui privilégiée

À ce stade, aucune banque centrale africaine ne semble envisager une généralisation rapide des CBDC de détail.

L’expérience internationale invite à la prudence.

Les projets actuellement conduits privilégient généralement des expérimentations progressives, des pilotes limités et une intégration avec les infrastructures de paiement existantes plutôt qu’une rupture complète avec les modèles actuels.

Cette approche graduelle paraît particulièrement adaptée au contexte africain, où le mobile money représente déjà un formidable levier d’inclusion financière.

Plutôt que d’opposer les deux modèles, l’enjeu sera probablement de construire une architecture dans laquelle la CBDC constitue une nouvelle couche monétaire, tandis que les opérateurs de mobile money continueront d’assurer la distribution, l’innovation et la relation avec les utilisateurs.

Conclusion

L’une des leçons les plus intéressantes des échanges avec les participants est que la réflexion sur les CBDC dépasse largement les questions technologiques. Elle conduit les banques centrales à repenser l’architecture même des systèmes de paiement et la répartition des rôles entre acteurs publics et privés.

En Afrique, où les écosystèmes de mobile money sont déjà parmi les plus avancés au monde, la réussite d’une éventuelle CBDC dépendra probablement moins de la technologie retenue que de sa capacité à s’intégrer harmonieusement dans les dispositifs existants.

L’avenir ne semble donc pas être celui d’une substitution entre mobile money et monnaie numérique de banque centrale, mais plutôt celui d’une complémentarité, où les opérateurs agréés continueraient à jouer un rôle essentiel de distribution et de proximité, tandis que la banque centrale garantirait la confiance attachée à la monnaie émise. Cette vision permettrait de préserver les acquis de l’inclusion financière tout en ouvrant la voie à une nouvelle génération d’infrastructures de paiement plus sûres, plus interopérables et plus résilientes.

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