Les monnaies locales au service de «la biodiversité monétaire»

Article pour Finance Mag

Portées par des associations ou des collectivités locales, les monnaies locales complémentaires (MLC) permettent de réaliser des échanges contre des biens ou des services proposés sur un territoire. Ses utilisateurs s’engagent à respecter un ensemble de valeurs sociales, éthiques et environnementales.

Indexée le plus souvent à la devise officielle du pays, une monnaie locale a pour objectif de favoriser le développement économique du territoire et redynamiser l’économie « réelle » de proximité et les « circuits courts » entre les citoyens-consommateurs et les commerçants et producteurs locaux.

Les MLC constituent un instrument de paiement, utilisable :

  • sur un territoire restreint (défini initialement) ;
  • par un public précis : les adhérents de l’association, particuliers et commerçants ou producteurs locaux ;
  • pour acheter des biens, des services, des savoirs… ;
  • pendant un temps limité – elles portent une date de validité – car elles ne peuvent être épargnées.

On distingue quatre types de MLC

La grande majorité sont des MLC « classiques », c’est-à-dire celles qui ont vocation à circuler entre citoyens et commerçants (ou producteurs) afin de favoriser des échanges répondant à certains critères définis en amont du projet : le plus souvent à vocation sociale et / ou écologique (circuit court) et à certaines valeurs éthiques. Elles sont généralement destinées à des échanges sur tous types de produits ou de services.

On rencontre également des monnaies tournées vers les échanges inter-entreprises. Elles sont quelques fois appelées « monnaies anti-crise » du fait qu’elles peuvent contribuer à l’octroi de crédit en cas de difficulté de trésorerie sans passer par le système bancaire classique ou sous forme de chambres de compensation.

Les monnaies thématiques sont des monnaies dont la mise en place vise particulièrement le développement de la consommation de produits ou de services d’une filière particulière.

Enfin, les monnaies affectées qui ont vocation à être utilisées seulement pour des services ciblés. Les plus connues sont les titres du type chèque emploi service universel (CESU), les titres restaurant, les titres vacances…

La France a intégré les MLC dans le code monétaire et financier en 2014

En France, la loi du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire a donné une base légale aux monnaies locales complémentaires. Son article 16 reconnaît ainsi les monnaies locales complémentaires comme titres de paiement, dès lors que ceux-ci sont l’initiative de structures relevant des acteurs de l’ESS définis à l’article 1er de cette même loi. La loi offre ainsi un cadre juridiquement plus clair à l’émission de titres de paiement et sécurise la participation des acteurs qui s’y impliquent.

En France, il existe aujourd’hui plusieurs dizaines de monnaies locales. Ces dernières années, des monnaies locales sont apparues à travers toute la France. Elles s’appellent La Tinda à Pau (64), le Radis à Ungersheim (68), l’Heol à Brest (29) ou les Lucioles en Ardèche (07), et cohabitent, légalement, avec l’Euro. Une carte les liste ICI.

Ces monnaies alternatives réussissent leur pari. Non seulement elles séduisent largement, mais elles revitalisent aussi réellement l’activité locale. En effet, les créateurs des monnaies locales témoignent que la quasi-totalité des adhérents utilisateurs découvrent, avec la monnaie, des commerces qu’ils ne fréquentaient pas auparavant. Les MLC apparaissent donc bien un moyen de lutter contre la délocalisation, de tisser de nouveaux liens sociaux, de maintenir l’emploi dans le territoire… Elles revendiquent également des objectifs éthiques et écologiques : encourager la consommation locale, c’est aussi réduire la pollution liée au transport des biens.

Crises et monnaies locales

A l’échelle du Globe, on estime à plus de 5000 les initiatives monétaires de ce type.

À l’exception des pays de l’Europe centrale et de l’Europe de l’Est, toutes les zones géographiques sont concernées. Elles sont le plus souvent nées de l’initiative de la société civile mais trouvent désormais une réelle bienveillance de la part des collectivités publiques locales qui leur assurent même parfois un soutien décisif.

Les plus anciennes ont vu le jour à l’occasion de crises économiques et monétaires et ont permis de redonner de la vitalité à de nouvelles formes d’échange. Ce fut le cas dans les années 1930, où la crise avait donné lieu à de nombreuses innovations monétaires dont certaines ont perduré ensuite en raison de leur grande pertinence. L’exemple le plus illustre est celui du WIR en Suisse qui concerne uniquement les échanges entre entreprises ; elles sont ainsi 65 000 aujourd’hui à utiliser cette monnaie complémentaire depuis plus de 80 ans.

Depuis la crise financière de 2008, le mouvement de création de nouvelles monnaies a repris et s’est accéléré, y compris en Europe. Le nombre de MLC a doublé en Allemagne (où on en dénombre une soixantaine) ainsi qu’en Espagne (70 MLC mais aussi près de 300 banques de temps). L’évolution a été plus spectaculaire encore en Grèce, où le nombre a crû de 1 à 70 dans la période 2008- 2014, dont une quarantaine de dispositifs sont réellement actifs à l’heure actuelle.

Des projets qui s’inspirent les uns des autres à l’échelle globale

Certains projets sont emblématiques par leur potentiel de développement interne et aussi par leur capacité à inspirer d’autres initiatives.

  • le WIR suisse a inspiré le système Sardex qui se développe aujourd’hui en Sardaigne ou le projet SoNantes qui voit actuellement le jour dans la ville de Nantes;
  • les Chiemgauers lancés en 2003 en Bavière (Allemagne);
  • les MLC du réseau des « villes en transition » comme la ville de Bristol dont près de 10 % des habitants est concerné grâce à l’impulsion de son Maire qui perçoit la quasi-totalité de son indemnité d’élu en Bristol Pound, ou le Brixton Pound;
  • les Regio en Allemagne, Suisse et Autriche
  • le projet Banco Palmas au Brésil (créé en 1998), qui se focalise sur la création et rétention de valeur dans les quartiers pauvres et a essaimé de plus d’une centaine de projets similaires au Brésil ;
  • les systèmes base-temps, comme le Furaei Kippu au Japon qui progresse depuis les années 70 pour faire face aux besoins des personnes âgées.

Au Canada, les travaux de Michael Linton dans les années 1980 ont permis de mettre sur pieds la première monnaie locale informatisée, LETS. Ce qui lui a permis d’attirer l’attention à une grande échelle, et donc facilement réplicable. Il a créé son premier « Local Exchange Trading System » (LETS) en 1982 dans la Comox Valley (Colombie Britannique), qui connaissait une grande crise économique (les prix immobiliers avaient chuté de 18%), sous la dénomination « Green Dollar », puis quatre autres versions, jusqu’au « Community Way Dollar » in 2008.

Avec le soutien des technologies digitales et de la blockchain, ces monnaies deviennent encore plus facile d’utilisation sur le mobile.

Des initiatives modestes mais avec le vent en poupe de la résilience

Certes, beaucoup de ces initiatives restent (encore) modestes, si l’on se réfère à la masse monétaire en circulation ou au nombre des utilisateurs et des prestataires impliqués. Mais leur capacité à fédérer les énergies au service du développement territorial est de plus en plus affirmée et ne cesse de se confirmer, et elle a pris ces dernières années une dimension de promotion des économies résilientes.

La MLC peut aussi rechercher à revaloriser la production de l’économie réelle par rapport à la monnaie fiat, aux côtés des « banques de temps ». On les voit aussi s’affranchir totalement des frontières dans un modèle global et local à la fois, comme le montrent les exemples récents de rapprochement avec leurs « cousines » crypto-devises qui se donnent pour objectif d’avoir un impact local (rCredit).

L’économiste Milton Friedman leur reconnaît ainsi un potentiel de croissance et la possibilité de jouer un rôle non négligeable pour des espaces non pourvus du système économique global. Mais pointe aussi du doigt la propension de ses promoteurs à y voir la panacée de l’économie dans sa globalité.

“…The LETSystem is certainly a very desirable arrangement for voluntary cooperation among people. You realize, however, that from a purely theoretical point of view what it reflects is a lack of flexibility in the price and wage system. As such, it may well develop and play a significant role in filling in some interstices in the major economic system… The only problem I see with it is the tendency for people like yourself who get involved in such interesting developments to regard them as panaceas for the economy as a whole…”

Parce que c’est justement leur caractère local et communautaire qui en fait la spécificité, une généralisation à grande échelle – comme le sont les monnaies fiat à l’échelle d’un pays – leur ferait certainement perdre leur essence – et donc leur intérêt.

Mais elles ont assurément un avenir certain devant elles et un potentiel d’essaimage et de croissance indéniable à l’aune des enjeux socio-économique et climatiques contemporains.

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