Depuis 2013, je suis les transformations des paiements au Brésil. À l’occasion de mon nouveau séjour, une question mérite de prolonger l’analyse des usages : comment l’essor des acteurs numériques a-t-il contribué à faire de Pix un instrument du quotidien ?
Le succès de Pix tient à la rencontre entre une infrastructure publique interopérable et un marché déjà engagé dans une profonde transformation. Lorsque Banco Central do Brasil lance Pix, le 16 novembre 2020, les banques historiques côtoient des coopératives, des établissements de paiement et des acteurs numériques qui ont déjà attiré des millions de clients. Ces nouveaux entrants apportent des comptes, des applications et des réseaux d’utilisateurs auxquels proposer immédiatement le paiement instantané.
Nubank incarne cette évolution, aux côtés de Mercado Pago, Inter et d’autres acteurs. Leur contribution relève surtout de la diffusion : mettre Pix à portée de leurs clients et l’intégrer dans des services utilisés chaque jour.
Un paysage plus divers que ne le suggère le mot « banque »
Le système brésilien rassemble plusieurs familles d’acteurs. Les grands groupes privés, comme Itaú Unibanco, Bradesco ou Santander Brasil, coexistent avec les établissements publics, notamment Banco do Brasil et Caixa Econômica Federal. Les réseaux coopératifs, comme Sicredi et Sicoob, occupent également une place dans cet écosystème.
À leurs côtés, les marques numériques proposent des combinaisons de comptes, cartes, paiements, crédit et placements. Leurs services peuvent être portés par plusieurs entités réglementées au sein d’un même groupe.
La distinction juridique compte : au Brésil, une institution de paiement n’est pas nécessairement une banque. Elle peut fournir un compte de paiement et des services de transfert sans disposer des mêmes prérogatives d’intermédiation financière. Le Banco Central distingue expressément ces statuts. « Banque numérique » décrit donc souvent une expérience commerciale davantage qu’une catégorie réglementaire homogène.
La diversité des participants à Pix donne une mesure concrète de cette ouverture :
| Participants à Pix | Nombre au 27 octobre 2026 |
|---|---|
| Ensemble des institutions participantes | 881 |
| Coopératives de crédit | 556 |
| Institutions de paiement | 169 |
| Banques multiples | 55 |
Ces chiffres recensent des institutions, et non des marques ou des groupes : un réseau coopératif peut comprendre de nombreuses entités participantes. Ils montrent néanmoins que Pix dépasse largement le cercle des grandes banques.
Nubank : de la carte au compte du quotidien
Fondé en 2013, Nubank s’est développé autour d’une relation financière gérée depuis une application. Le lancement de son compte numérique en 2017, puis de la carte de débit en 2018, a élargi sa clientèle au-delà des personnes susceptibles d’obtenir une carte de crédit. Dans ses publications financières, le groupe présente cette évolution comme un moyen de servir une population plus large, notamment à revenus modestes.
L’échelle atteinte est considérable. Fin juin 2026, Nu déclarait près de 118 millions de clients au Brésil, sur 139 millions dans l’ensemble de ses marchés. Son taux d’activité mensuelle au Brésil dépassait 86 %, selon la définition du groupe.
Ces indicateurs ne mesurent pas directement l’usage de Pix. Ils révèlent toutefois la puissance de distribution d’une application financière : une fonctionnalité intégrée peut devenir accessible à plusieurs dizaines de millions de personnes sans ouverture d’un nouveau compte ni installation d’une application supplémentaire.
Nubank affirme par ailleurs avoir constitué la porte d’entrée dans le système financier formel pour 31,5 millions de personnes au Brésil depuis sa création. Ce chiffre est une estimation publiée par l’entreprise ; il doit être distingué d’une mesure indépendante de la bancarisation.
Mercado Pago et Inter : d’autres chemins vers la relation financière
Mercado Pago illustre une autre trajectoire : celle d’un acteur des paiements lié à un écosystème de commerce, qui élargit progressivement sa relation avec les particuliers et les professionnels.
Au troisième trimestre 2026, Mercado Pago comptait 93 millions d’utilisateurs fintech actifs mensuels, contre 72 millions un an auparavant. Ce chiffre couvre ses marchés latino-américains, pas uniquement le Brésil. Le volume total de paiements atteignait 108,8 milliards de dollars sur le trimestre, également à l’échelle régionale.
Inter fournit un exemple particulièrement utile pour relier la croissance d’un acteur numérique à l’utilisation de Pix. À fin juin 2026, le groupe déclarait 45,3 millions de clients, dont 26,4 millions actifs, et une part d’environ 9 % des transactions Pix, selon son indicateur publié.
Ces données demandent une lecture attentive : clients inscrits, clients actifs et utilisateurs actifs mensuels sont des mesures différentes. Elles ne peuvent pas être additionnées pour calculer une population desservie, puisqu’une même personne peut utiliser plusieurs établissements.
Comment ces acteurs ont-ils accéléré l’adoption de Pix ?
Le premier mécanisme est celui de la préparation des usages. Avant même Pix, les acteurs numériques avaient familiarisé une partie de la population avec l’ouverture de compte à distance, la consultation du solde sur mobile et les opérations dans une application. Pix a pu se greffer sur des relations déjà établies.
Le deuxième est celui de la distribution. Chaque établissement a intégré Pix dans son propre environnement : accès depuis le compte, envoi par clé, lecture de QR code et notification de réception. Le client retrouve ainsi le nouveau service dans une interface qu’il connaît.
Le troisième concerne la concurrence pour devenir le compte principal. Un compte capable de recevoir et d’envoyer facilement de l’argent vers les autres établissements devient plus utile. Pour les nouveaux entrants, Pix renforce la possibilité de capter les flux quotidiens, au-delà d’un produit ponctuel comme une carte ou un placement.
Cette complémentarité est explicitement décrite dans une intervention du Banco Central publiée par la Banque des règlements internationaux : les réformes antérieures ont facilité l’arrivée d’acteurs numériques et l’ouverture de comptes ; Pix a accru l’utilité de ces comptes, tandis que ces acteurs ont contribué à accélérer son adoption.
Il s’agit donc d’une dynamique réciproque. Les nouveaux entrants ont apporté des utilisateurs et des parcours numériques ; Pix leur a donné une capacité commune à échanger avec le reste du marché.
Le rôle décisif de la Banque centrale : relier les acteurs
Cette diffusion commerciale repose sur un choix public structurant : permettre les paiements entre établissements, dans un cadre commun.
La participation des grandes institutions a été rendue obligatoire, avec un seuil de 500 000 comptes actifs dans la réglementation, désormais assorti de possibilités de dispense selon les caractéristiques de l’établissement. Cette obligation a permis de mobiliser les grands réseaux dès le départ.
La Banque des règlements internationaux identifiait dès 2022 deux facteurs majeurs du succès initial : la participation obligatoire des grandes banques, qui amorce les effets de réseau, et le double rôle de la banque centrale comme fournisseur de l’infrastructure et responsable des règles. Un peu plus d’un an après son lancement, Pix avait déjà été adopté par 67 % des adultes.
Pour une petite institution, cette interopérabilité change la proposition de valeur : son client peut payer ou recevoir de l’argent d’un utilisateur d’une grande banque. L’utilité du compte dépend alors moins de la taille du seul réseau de son fournisseur.
L’inclusion se mesure aussi à l’utilisation
Un indicateur Banco Central aide à comprendre la profondeur du changement. À fin 2022, 71,5 millions d’utilisateurs avaient adopté Pix alors qu’ils n’avaient pas effectué de virement TED pendant les douze mois précédant son lancement. Ce chiffre mesure l’entrée dans un nouvel usage électronique ; il ne signifie pas que toutes ces personnes étaient auparavant dépourvues de compte.
Cette distinction est essentielle. Ouvrir un compte, l’utiliser régulièrement et accéder au crédit sont trois dimensions différentes de l’inclusion financière. La contribution des institutions numériques et de Pix se comprend en examinant leur articulation : rendre le compte accessible, puis suffisamment utile pour qu’il serve effectivement.
C’est ce que je souhaite continuer à observer sur le terrain. Derrière une application Nubank, un compte Mercado Pago ou un QR code présenté par un professionnel se trouve une organisation collective des paiements. L’expérience brésilienne montre combien la diversité des fournisseurs peut prendre de la valeur lorsqu’une infrastructure commune permet à leurs clients de se payer entre eux.
Estelle Brack — Économiste, fondatrice de KiraliT, experte des systèmes financiers et des paiements.
Chiffres disponibles au 5 novembre 2026. Les données d’entreprises sont déclaratives ; leurs périmètres géographiques et définitions d’activité diffèrent. Les mécanismes de contribution à l’adoption sont analysés à partir des sources citées : ces chiffres ne permettent pas d’attribuer à chaque acteur une part causale de la croissance de Pix.