Cas d'espèces : comment un village de pêcheurs au Brésil est passé du cash à la carte

Copyright Marcelo Mioti
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São Miguel do Gostoso, municipalité du Rio Grande do Norte dans la région du Nordeste au Brésil. A quelques kilomètres de la pointe la plus au Nord-Est du continent sud-américain, le village a connu un développement très rapide depuis une dizaine d’années, transition de village de pêcheurs à site touristique prisé des brésiliens des grandes agglomérations économiques du Sud du pays (Sao Paulo, Rio de Janeiro) mais aussi des européens. A quelques kilomètres de l’équateur, ses grandes plages sont supportables grâce au vent qui souffle toute l’année et attire kitesurfers et windsurfers internationaux. Le village comptait un seul hébergement touristique en 1989, contre une cinquantaine aujourd’hui, et 10.000 habitants environ. Le village est aussi réputé pour la qualité de ses restaurants gastronomiques.

Jusqu’en 2013, le village comptait deux agences bancaires des grands établissements traditionnels brésiliens (Banco do Brasil et Caixa), équipées de distributeurs de billets auprès desquels les locaux (nativos) et les touristes pouvaient s’approvisionner en reais (real au singulier) pour leurs dépenses courantes (quand les DAB fonctionnaient…). Très peu de commerçants étaient équipés de terminaux de paiement, quatre ou cinq seulement: les pousadas les plus chics sur la plage et les restaurants gastronomiques.

Les séjours dans les pousadas (Bed & Breakfast qui constituent la quasi-totalité de l’offre d’hébergement) étaient réservés en avance contre virement international Swift sur un compte brésilien, qui nécessitait une action pour le bénéficiaire pour débloquer les fonds. Les virements étaient en outre facturés pour l’émetteur de l’ordre de 70 euros pour un envoi de 1000 euros.

C’est la banque nationale, Banco do Brasil, qui avait installé le premier DAB dans le village dans les années 2000, à côté de l’église. On pouvait y voir une longue file d’attente le lundi matin pour y retirer les espèces nécessaires pour payer les courses au marché du même jour. Les débuts du DAB ont suscité curiosité et inquiétudes : pour certains, c’était l’occasion d’observer qui avait suffisamment de ressources pour y retirer de l’argent; pour bien d’autres, le code de la carte de retrait écrit sur un papier dans la main, c’était une prise de contact avec la monnaie électronique, sans trop de souci de la sécurité. Enfin, comme aujourd’hui, ceux qui détenaient des comptes bancaires centralisaient les dépôts et retraits de celles et ceux qui n’en avaient pas. Une bancarisation intermédiaire en quelque sorte, s’improvisant « agents » informels, comme de l’autre côté de l’Atlantique.

Entre 2013 et 2014, des malfaiteurs ont méthodiquement détruit les DAB (et agences) du village ainsi que ceux de la ville la plus proche, Touros, décourageant les banques de se réinstaller dans le village pendant plusieurs années. Les touristes étaient incités à effectuer du change à l’aéroport à leur arrivée, solution moins onéreuse que de le faire dans leur pays d’origine. Dans le nouvel aéroport créé pour la coupe du monde de football en 2014, les plus avertis ont pu retirer des espèces auprès des distributeurs localisés au niveau des départs.

Comment les commerçants se sont-ils organisés?

En l’absence totale de banque dans le village pendant plusieurs années (Bradesco a ré-ouvert une agence avec un chargé de clientèle en 2019), les habitants se sont organisés. L’accès à la monnaie fiduciaire étant beaucoup plus compliqué en l’absence de banque dans le village, la circulation des espèces s’est organisée de façon informelle entre les habitants, promouvant la reconnaissance de dette et le troc, mais aussi en ayant recours à la création d’une monnaie locale, le « Gostoso », reconnue par la banque centrale.

Parallèlement, devant l’impératif d’être payés pour des produits et services consommés par des non-résidents au village (les touristes), déjà porteurs de cartes de paiement, à la fois pour les brésiliens du Sud ou les européens (qui constituent la majeure partie des touristes étrangers), les commerçants se sont équipés de terminaux de paiements. A la faveur de la mise sur le marché de m-Pos fournis par des acteurs non bancaires à des prix bien inférieurs à ceux des banques, tous les commerçants se sont équipés, des pousadas aux restaurants et clubs de plage. Les cartes Visa et MasterCard y sont communément acceptées.

Aujourd’hui, seuls les commerçants présents sur le marché de fruits, légumes, viandes et poissons, qui se tient une fois par semaine le lundi matin (Secunda Feira), ne sont pas équipés de TPE et manipulent encore uniquement des espèces.

Quelles leçons en tirer?

Une telle organisation économique repose sur un pilier : la confiance. A la fois pour les résidents dans cette vision de troc à long terme qui nécessite une compensation et règlement à la fin de la saison au moins (après le carnaval). Mais aussi pour les commerçants qui permettent à leurs clients réguliers (bar de plage, etc.) d’ouvrir des comptes qui seront soldés par paiement carte en une seule fois avant le départ. Ceci ayant notamment pour avantage au porteur de carte de banque traditionnelle de limiter les frais de change liés au caractère international de ces opérations, et de ne pas porter d’argent sur soi. Il n’est ainsi pas rare de voir un client touriste repartir dans son pays et effectuer le règlement de son séjour dans sa pousada depuis son domicile. L’on peut ainsi mesurer qui, parmi les européens, a adopté pleinement ou pas les possibilités de banque en ligne ou sur mobile proposé par son établissement.

Alors que le Brésil voit foisonner comme partout ailleurs des solutions sur mobile, le modèle qui s’est développé dans la région n’est pas du tout celui-ci, mais celui promu par le moyen de paiement dont sont équipés les touristes : la carte bancaire. Le plus « universel » dans ce contexte, l’effort d’équipement (en TPE) étant effectué par les commerçants, à moindre coût grâce à l’offre pléthorique dans ce domaine.

Les visiteurs réguliers ont en outre adopté des solutions internationales comme TransferWise ou Revolut, ou sollicité auprès de leur établissement bancaire traditionnel des frais réduits sur leurs paiements. Ces mêmes solutions proposant des virements internationaux low cost sont également largement utilisées, même si elles demandent encore à être davantage connues.

C’est aussi le charme de cette région qui se lit dans ce rapport plus désinvolte à l’argent…

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