De l’argent et du philosophe

Quoi de plus prosaïque que l’argent, cet outil incontournable de toute société humaine et qui fait grand bruit – on parle bien d’espèces sonnantes et trébuchantes. Terme avec pléthore de synonymes argotiques, l’argent est des tabous des plus résistants.
S’il est vulgaire, c’est parce qu’il a un lien symbolique très fort avec le corps humain. Mais est-ce à dire, comme le suggère la définition du terme vulgaire, qu’il est « sans aucune élévation » ?
Loin de là. L’argent ne peut circuler que grâce au concept de monnaie, qui ne peut être sans caractère sacré. Il est aussi symbole et ne peut exister sans confiance.
Il ne peut donc qu’attirer notre attention, et c’est pour cela un sujet souvent traité.
1. De la valeur et du sacré de la monnaie
Historiquement, au-delà du simple troc direct entre deux marchandises, la nécessité de passer par une unité de référence est apparue chez les Grecs contemporains d’Homère et les Romains de la Haute Antiquité en 3000 avant Jésus Christ. Lesquels utilisaient le bœuf. C’est ainsi qu’a émergé le concept d’unité de compte pour calibrer les échanges de produits et services de valeur inégale et avec un délai dans le temps. La première unité de compte, le bœuf, a été choisie pour le caractère sacrificiel primordial de très grande valeur de l’animal. L’unité de compte doit en effet nécessairement être ressentie comme infiniment précieuse, liée au sacré, avec une valeur intrinsèque.
Valeur reconnue et fort appréciée dans les différentes cultures qui se rencontraient, le bétail n’était cependant guère pratique pour les commerçants voyageurs, qui avaient besoin d’unités de valeur reconnues, non périssables et faciles à transporter. Le sel a ainsi rendu service aux voyageurs : au 14e siècle, Marco Polo a mentionné dans son récit de voyage en Chine que le sel était pressé et estampillé de manière officielle, quarante barres de sel valant une barre d’or.
Pour être pratique, la monnaie doit donc être au minimum transportable, mais aussi divisible, identifiable et durable : c’est la raison pour laquelle le métal a progressivement assumé ce rôle dans la plupart des régions. Il s’est négocié sous la forme de gongs, d’épées, de couteaux, de haches, de bêches, de billes, de bijoux, etc. Une fois ces objets de troc acceptés par tous, leur valeur s’est standardisée plus ou moins. C’est à peu près à l’époque où la Chine créa sa monnaie que le phénomène apparut en Occident, plus particulièrement en Lydie (Ouest de l’Anatolie, dans la Turquie actuelle), où, entre 650 et 600 av. J.-C., date à laquelle on a produit des morceaux de métal poinçonnés, des statères, utilisés comme moyen de paiement. Cet estampillage garantissait un certain poids et, partant, une certaine valeur intrinsèque. Les premières pièces d’or et d’argent firent leur apparition sous le règne de Crésus, dernier roi de Lydie (environ 560-547 av. J.-C.). Le rapport entre les deux métaux fut fixé sur la base du lien symbolique existant à l’époque entre ceux-ci, d’une part, le soleil et la lune, d’autre part.
La valeur d’usage a ensuite fait place à une valeur symbolique Au milieu du 17e siècle, la Suède s’est trouvée dans une impasse monétaire: la monnaie d’argent avait disparu de la circulation et celle de cuivre, d’un poids trop élevé (certaines pièces frisaient les 20 kg), ne circulait pas suffisamment. A alors été introduite la première monnaie papier, monnaie reposant exclusivement sur la confiance, sur la base du principe de transfert de dette. L’avènement de la monnaie papier a induit la création de banques pour assurer son émission, ainsi que la confiance nécessaire… En 1661, la banque privée Stockholms Banco émit ainsi, pour la première fois en Europe, des billets au porteur qui n’étaient plus entièrement couverts par un dépôt de métal. A partir de cette date ont co-existé les monnaies papier créées par des banques privées et de la monnaie métallique, dont la frappe était réservée au monarque. L’avènement de la monnaie papier, moyen de paiement privé, dématérialisé, impliquant une création monétaire, a bouleversé alors les repères antérieurs du sacré et de la souveraineté monarchique.
Pour la psychanalyste Ilana Reiss-Schimmel, « Du point de vue du travail de symbolisation, l’apparition de la monnaie-papier représente un saut qualitatif supplémentaire. Non seulement il n’y a ici aucun rapport direct avec la marchandise, mais la monnaie devient pur signe, un chiffre imprimé sur un papier qui, en soi, n’a ni utilité ni valeur. Accepter ce que représente le signe et lui faire confiance – on parle à juste titre de monnaie fiduciaire – suppose que soit acquise une qualité de travail psychique où la représentation des bons objets internes est fiable, sans quoi la suspicion et la méfiance empêcheraient le fonctionnement du système.
Dans une perspective psychanalytique, le fait d’évoluer vers ce système et de pouvoir s’y inscrire exige une structure du Moi souple et solide à la fois. Le recul historique de la nécessité de lier l’être à son avoir, de la nécessité d’affecter à l’argent un support de valeur propre sous forme de substance précieuse, n’aurait pu se faire sans que la sphère psychique évolue. L’avènement d’un tel système requiert par exemple que soit bien établie la représentation de l’absence. Il faut en effet que l’appareil psychique soit en mesure de supporter un système moins sécurisé, susceptible de provoquer des sentiments de précarité et d’incertitude, où ce qui a été tenu pour inébranlable devient aléatoire et où la relativité est le seul absolu puisque la valeur de la marchandise ne se mesure que par rapport à une autre. »
L’essor de la société industrielle a conduit à généraliser la monnaie-papier, sous la forme du billet de banque, qui s’est véritablement développé à partir du 19e siècle. D’abord émis par des banques privées, il a ensuite été émis par les banques centrales à partir de leur création : la Banque de France a été créée en 1800.
Les différentes formes de monnaie ont continué ensuite à évoluer. Aujourd’hui, différentes formes dématérialisées de monnaie coexistent, sous forme de monnaie dite scripturale, par opposition à la monnaie dite fiduciaire qui ne représente qu’une petite part aujourd’hui de la valeur des paiements.
2. De la monnaie lien social
Dans l’ouvrage La Violence de la monnaie, co-écrit avec André Orléan en 1984, l’économiste Michel Aglietta réfute la neutralité de la monnaie dans l’économie et propose de « partir du point de vue selon lequel la monnaie est le premier lien social dans une société marchande ». Plus récemment, il définit la monnaie comme « un contrat social objectivé dans un medium commun par lequel la collectivité qui en fait usage […] rend à chacun de ses membres dans l’acte de payer ce qu’elle juge avoir reçu de lui par son activité».
La monnaie définit en quelque sorte un espace de collectivité d’échanges.
C’est par la logique de la monnaie que se reconnaît la valeur, que s’institue la valeur. Pour la psychanalyste Ilana Reiss-Schimmel, « L’histoire de l’échange et l’émergence de la monnaie nous apprennent que le système d’échange codé implique que les sujets soient considérés comme semblables et égaux dans la transaction. Or l’homme a, certes, une aptitude à l’échange mais il a fallu une lente évolution pendant des millénaires pour la rendre effective. »
Dans ce système, le nôtre, la monnaie devient le lien social primordial. C’est elle qui organise les rapports interpersonnels dont le caractère contractuel est de plus en plus étendu. Le développement des rapports salariaux, où chaque individu peut vendre (louer) sa force de travail, devrait conduire à gagner en liberté et en égalité, puisque la différence entre les individus ne serait que quantitative ; mais le sentiment d’identité est mis ici à rude épreuve puisque les sujets deviendraient aussi interchangeables.
3. La charge symbolique de l’argent
Les termes argotiques de l’argent (fric, caillasse, blé par exemple), concernent l’ensemble des pièces de monnaie de petite valeur, et – par extension – toute monnaie ayant un cours légal.
Les nombreux domaines qu’explorent les synonymes argotiques de l’argent en démontrent l’ampleur symbolique et, par là-même, la complexité du rapport de l’homme à l’argent.
La monnaie a trois fonctions théoriques : transaction, thésaurisation, spéculation. La banque au sens large a reçu délégation de l’institution émettrice de la monnaie et est l’établissement chargé de fournir les moyens de paiement (transaction), de garantir la sécurité des fonds épargnés (thésaurisation) ainsi que les structures et outils permettant de couvrir le risque (spéculation).
L’argent a ainsi une symbolique très forte :
– L’argent est synonyme de puissance, de force, de plaisir absolu. Par extension, il permet aussi à certains d’exercer un pouvoir sur les autres, ou pour combler une faille narcissique et ainsi disposer du pouvoir de se faire aimer.
– L’argent représente aussi la sécurité, la protection. D’où l’accumulation d’argent dans des proportions importantes, qui peut révéler être une sorte de rempart de protection contre la vieillesse, mais aussi contre la mort.
– Enfin, et non des moindres, l’argent est source de plaisir. Par extension, l’argent peut aussi être utilisé dans l’objectif – vain – de combler un vide intérieur, au même titre que l’alcool ou la nourriture, l’argent va combler ce manque.
Pour le psychanalyste, on ne peut comprendre les variations de la charge symbolique de l’argent sans se référer au travail de symbolisation consistant à transférer le sens des expériences relationnelles précoces, qui vont devenir inconscientes, à toutes celles qui vont suivre. En suivant la ligne de la pensé de Freud, qui conçoit l’argent dans son rapport à l’apprentissage du pouvoir sur son propre corps et sur sa mère par le nourrisson, puis l’enfant, « on comprend que le surinvestissement du symbole est la conséquence d’une gestion de la libido en processus primaire. Autrement dit : on projette sur l’argent le pouvoir de colmater les angoisses primitives, le pouvoir de satisfaire les fantasmes générés par les expériences orales et anales pour parvenir à un sentiment de complétude. »
En tant qu’intermédiaire dans l’échange, il peut aussi être un outil de transfert de la valeur et de compensation d’un échange déséquilibré, y compris dans les relations humaines. Que penser de ces couples qui se déchirent pour de l’argent au moment du divorce? Considérant avoir mis de côté une partie de sa vie à s’occuper plus des enfants que le conjoint et demander compensation financière ex post. Introduire l’argent dans la relation entre deux personnes c’est risquer de faire appel – à tort – à la notion de valeur des deux protagonistes et dépasser la notion du travail et du service échangé, et entrer dans des considérations très complexes, car l’on peut y projeter beaucoup d’affects que ce qui ne relèverait que du sonnant et trébuchant.
4. L’argent, le capitalisme et l’humain
Dans une société libéralo-capitaliste telle que la nôtre, où l’argent occupe une place fondamentale, ne pas pouvoir en parler tranquillement est une vraie gêne. Comme le montre Bourdieu, et à sa suite les sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot, le masque du tabou, de la pudeur, de la discrétion dont on couvre les questions relatives à l’argent, empêche beaucoup de vrais débats économiques et politiques. Or, c’est bien l’argent qui fait la différence entre emploi et travail. Que veut-on faire d’une société toute robotisée ? Si c’est bienveillant vis-à-vis de l’ensemble des humains, pourquoi pas. Mais sinon, quid d’une économie qui ne serait pas adressée à l’homme ? Pour le sociologue Raphaël Logier, l’emploi sert à produire de la richesse, ce n’est pas l’emploi qui est la richesse. Passer du mythe du plein-emploi à la pleine activité, en accompagnant la robotisation, qui libère de l’esclavage du travail, n’est possible que si l’on redistribue la richesse ainsi créée à tous. Pour Bernard Stiegler, la robotisation est une bonne chose à condition que l’on développe des moyens d’investissement très importants pour développer de nouveaux savoirs chez les individus et développer une activité sociale et non plus productive.
Pour ce que qui nous concerne ici et maintenant, le travail du philosophe est un travail sur le corps et l’esprit, indissociables, pour toucher l’âme, et l’argent y a aussi sa place, une place primordiale. A partir du moment où l’on accepte de s’ouvrir au regard de l’autre sur soi, de lui demander, comme nous le faisons, de nous dire ce qu’il voit en nous et nous aider ainsi à progresser, nous n’avons plus à avoir peur de l’échange. De donner et de recevoir. C’est à nous-même que nous donnons in fine lorsque nous le faisons. C’est nous-même que nous faisons grandir en observant le monde, en étant dans le monde. L’argent est le moyen d’entretenir ce corps dont le philosophe ne peut se passer pour (bien) penser. L’argent ne deviendra caduque qu’une fois compris que ce qu’il y a à trouver est en chacun et n’a ni prix ni termes de l’échange : l’amour universel.
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