Le modèle bancaire à l’épreuve du Printemps arabe

 

Les systèmes bancaires arabes, bien que profonds, sont vulnérables et financent insuffisamment l’économie locale. Les changements politiques que vivent actuellement certains d’entre eux pourraient donner l’impulsion d’une réforme en profondeur. État des lieux, pays par pays.

Avec deux révolutions consommées (Égypte, Tunisie), cinq pays en proie à de fortes contestations ou même à des conflits internes (Bahreïn, Jordanie, Libye, Syrie, Yémen) et d’autres dans lesquels la contestation conduit à un ajustement des politiques (Algérie, Maroc), le monde arabe n’avait pas connu de période aussi agitée depuis plusieurs décennies et est à un tournant de son histoire. Tunisie et Égypte ont vécu des épisodes révolutionnaires plus courts mais qui on.t conduits à une profonde rupture. Il faut maintenant restructurer la vie politique et ajuster les politiques de développement économique dans ces deux pays très ouverts sur le reste du monde. En Libye, moins insérée dans l’économie régionale, le conflit est armé et l’activité économique à l’arrêt depuis plusieurs semaines.

Les manifestants en Algérie, au Bahreïn, au Maroc, en Jordanie, en Syrie ou au Yémen ont exprimé leurs aspirations à la réforme de la gouvernance pour lutter contre la corruption et le népotisme, garantir le respect de l’état de droit, des droits de l’homme et des libertés fondamentales, réduire les inégalités sociales et mettre en place de meilleures conditions économiques et sociales. Les mouvements populaires sont animés par de jeunes activistes politiques, sous des noms semblables (« 20 février » au Maroc, « 24 mars » en Jordanie, « 14 février » au Bahreïn, « 17 février » en Libye…) qui montrent la volonté de se placer dans une tendance régionale voire panarabe.

Le modèle vers lequel chaque pays évoluera sera indéniablement façonné par les spécificités nationales, et le résultat dépendra notamment de degré de mitigation des influences occidentales (latines) et musulmanes.

Du régime politique dépendra l’évolution économique

Si les prévisions économiques liées à l’Égypte comme à la Tunisie intègrent un net ralentissement – les prévisions de croissance sont inférieures d’au moins 2 points à ce qui était initialement prévu pour 2011 –, elles annoncent aussi un rebond potentiel important à moyen terme. Concrètement, après la révolution, ces pays doivent faire face à plusieurs difficultés concomitantes d’ordre politique et économique :

  • gérer l’instabilité née de la chute des régimes autoritaires. Le débat public et la prise de parole doivent avoir une visée constructive et non pas remettre en cause les acquis (par exemple les Droits de la femme, comme ce peut être le cas en Tunisie) ;
  • gérer le changement politique et réorganiser les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, dans des pays où le régime déchu s’appuyait fortement sur la corruption et la confiscation des biens publics et privés ;
  • redémarrer l’activité économique après des jours voire des semaines de fermeture des entreprises et des administrations, et des dégâts importants dans les entreprises. 10 % des agences bancaires auraient ainsi été dégradées en Tunisie. Des plans de relance ont d’ores et déjà été mis en place en Égypte et en Tunisie. L’objectif à terme est de résorber le sous-emploi qui ne manquera pas d’être aggravé en 2011 par le ralentissement de l’activité et par le retour des migrants de Libye (plus d’un million en Égypte et plus de 200 000 en Tunisie) ;
  • convaincre les investisseurs étrangers de reprendre leur activité mise en attente par les soulèvements ;
  • gérer les participations de l’ancien régime dans l’activité économique et opérer une transition vers un assainissement. Au-delà, il faudra relancer une dynamique d’entrepreneuriat qui a été jusqu’alors entravée par les pratiques du pouvoir.

Les banques françaises présentes dans les pays arabes

La région Sud de la Méditerranée a toujours été un lieu d’implantation des banques françaises par sa proximité géographique mais aussi culturelle. BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole, BPCE ou Crédit Mutuel y opèrent via des participations plus ou moins majoritaires dans les établissements bancaires de la région, avec un niveau d’exposition qui, s’il varie d’un établissement ou d’un pays à l’autre, est loin d’être négligeable dans les pays du Maghreb.

Elles opèrent en banque de détail via un réseau d’agences important en Algérie, en Égypte, au Maroc, en Tunisie, au Liban et en Libye. Mais elles sont également présentes dans la péninsule arabique, en banque conventionnelle et même en banque islamique. Selon les chiffres de la Banque des Règlements Internationaux, le total des engagements des banques françaises dans les pays arabes est de 98,9 milliards de dollars (au troisième trimestre 2010), dont 52,5 milliards pour les pays du pourtour méditerranéen et 45 milliards dans les pays du Golfe (voir Tableau). En Égypte comme en Tunisie, les banques françaises ont indiqué qu’il n’y avait pas de raison de constituer des provisions liées à leur exposition.

Vers un modèle bancaire arabe ?

Les systèmes bancaires des pays arabes ont été façonnés sous l’influence des banques internationales jusqu’aux réformes des années 1980. Ils se sont ensuite inspirés des systèmes bancaires européens, tant pour leur organisation que leur réglementation. Le système bancaire français a eu en particulier une forte influence dans la codification et l’organisation des systèmes bancaires arabes.

Aujourd’hui, les pays arabes disposent d’un secteur bancaire plus profond que la plupart des autres pays émergents, mais avec une base de clientèle plus étroite et vulnérable aux créances douteuses. Globalement, l’accès au crédit pour les entreprises est plus faible qu’en moyenne dans les pays émergents, et cette mauvaise performance émane principalement des pays de la région qui n’ont pas encore réformé leur secteur bancaire.

Les systèmes financiers demeurent dominés par les banques et le secteur bancaire ne joue pas suffisamment bien son rôle dans la promotion du développement économique, par manque d’efficacité. Les banques détiennent en moyenne plus de la moitié du total des actifs, en tenant compte du processus d’ouverture et de libéralisation de ces dernières années. La finance de marché (ou « finance directe ») reste peu développée et peu sophistiquée, même dans les pays disposant d’importantes liquidités. Si, globalement, la structure capitalistique des marchés financiers mondiaux se répartit équitablement entre titres de dette, actions et actifs bancaires, ces derniers représentent plus de la moitié de la structure capitalistique totale (57 %), dans les pays arabes contre 36 % pour les actions et quasiment pas de titres de dette.

Les systèmes bancaires des pays arabes sont souvent basés sur un modèle de banque simple offrant des produits bancaires et financiers basiques. Ils partagent en outre une croissance relativement modérée pour la plupart d’entre eux et une relative autonomie vis-à-vis de la place financière internationale, le faible recours aux marchés internationaux ou la non-convertibilité des monnaies domestiques y étant pour beaucoup. Le revenu principal des établissements bancaires est basé sur la perception d’intérêt (ou équivalent) et de commissions.

La Tunisie en particulier a un système bancaire constitué d’une constellation de petites banques ; les nombreux travaux le concernant convergent vers un diagnostic d’inefficience. À court terme, il est nécessaire de réorganiser l’activité bancaire dans un environnement paradoxalement moins sûr : la disparition de la police et de l’armée à chaque coin de rue a autorisé des actes de banditisme à l’encontre d’agences bancaires ou des transporteurs de fonds.

Certaines places financières régionales pourraient en outre tirer profit des événements, au détriment de leurs voisins. Là où la situation est actuellement la plus difficile (Libye, Bahreïn et Yémen), la pérennité des activités des entreprises à capitaux étrangers est clairement posée. Ainsi, le royaume de Bahreïn devra vraisemblablement céder ses ambitions de place financière régionale à Dubaï (DIFC [1]) ou à l’Arabie Saoudite [2]. Le Maroc et le Liban en profiteront également à court terme.

Il conviendrait alors aujourd’hui de poursuivre les efforts et d’entamer une nouvelle phase de réforme visant en particulier à :

  • résoudre les inefficacités des systèmes bancaires ;
  • améliorer l’accès et développer les produits et services bancaires ;
  • renforcer le cadre réglementaire par la concertation de Place ;
  • améliorer l’allocation des liquidités ;
  • développer la concurrence et la régionalisation des secteurs bancaires ainsi que leur convergence vers un modèle régional.

 

Le modèle bancaire à l’épreuve du Printemps arabe, écrit avec Emna Zouari, Revue Banque n°737bis, juin 2011.

 

[1] Le DIFC (Dubaï International Financial Center) s’inspire de la City de Londres.

[2] Si l’Arabie Saoudite avait, jusqu’à présent, relativement peu attiré d’investisseurs étrangers, les autorités saoudiennes ont désormais instauré un cadre réglementaire jugé particulièrement sécurisant.

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