La banque et nouveaux acteurs du digital : concurrence ou complémentarité?

Le digital est devenu un impératif pour l’entreprise et aucune région de la planète ne peut aujourd’hui échapper à son influence. Dans les pays en émergence, le numérique permet de réaliser des gains générationnels importants, dépassant les limites des déficits en infrastructures. En Europe et aux Etats-Unis, il implique pleinement le client comme acteur de sa propre relation à l’argent et le remet au centre des préoccupations des entreprises bancaires et autres prestataires de paiement. L’entreprise bancaire est ainsi devenue connectée (multicanal e-commerce, applications mobiles, tablettes, paiement intégré, etc.), intelligente (exploitation des données pour la banque, monétisation des données client, identité numérique, développement de la transversalité entre les différentes branches, etc.), agile (nouveaux moyens de paiement, Bring your own device, dématérialisation, Cloud) et sociale (image de marque, crowdfunding, médias sociaux, économie sociale).La transformation des banques de détail, en réponse à ces évolutions de marché, se traduit par l’optimisation, via internet, de l’expérience client, de la transformation des processus opérationnels, de l’évolution des organisations et des modes de fonctionnement internes, et de la transformation du business model des banques. Ces adaptations de la banque de détail, de son organisation et de ses modes de fonctionnement, impactent ses métiers : activités, environnement et compétences-clés. Selon Michel Serres, la révolution numérique en cours aura des effets au moins aussi considérables qu’en leur temps l’invention de l’écriture puis celle de l’imprimerie. Les notions de temps et d’espace en sont totalement transformées et les façons d’accéder à la connaissance profondément modifiées (Petite Poucette, 2012).

Les smartphones permettent de construire une relation-client en continu ; ils deviennent aussi interfaces de pilotage de services. Le mobile change la donne, car il permet de construire une relation continue dans le temps avec le consommateur. En tant qu’amplificateur de la relation client, il permet aux banques d’entrer dans le quotidien des individus en leur apportant de nouveaux services, par exemple en envoyant des alertes SMS. Mais, en contrepartie, face à la multiplication des objets connectés, le défi consiste à proposer une plate-forme unique pour simplifier la gestion par l’utilisateur et apporter une cohérence d’ensemble. La transformation de l’expérience client ne constitue, cependant, que la face immergée de la transformation numérique de la banque, qui concerne pour une grande part ses processus opérationnels. L’automatisation des processus constitue en effet une opportunité forte de croissance pour la banque, lui permettant de raccourcir et de simplifier les démarches bancaires. C’est donc une révolution du fonctionnement interne qu’induit et que permet l’innovation, au travers, en particulier, d’un meilleur pilotage de l’activité.

De nouveaux acteurs émergent dans le secteur des flux, profitant parfois du manque d’agilité des acteurs ayant acquis une taille critique à l’échelle de l’activité bancaire « traditionnelle ». 10 à 40% des revenus des acteurs les plus menacés des services bancaires seraient remis en cause par l’arrivée de nouveaux acteurs. Si la règlementation joue un rôle important sur la conservation de la spécificité bancaire (conservation des dépôts et création monétaire), elle peut aussi limiter la capacité des banques à innover agilement. Faut-il les opposer ? Les expériences de filialisation de PSP récentes en la matière, ne serait-ce qu’en France, démontrent au contraire la forte complémentarité entre ces acteurs, les uns expérimentés en quête d’agilité, les autres, nouveaux entrants, en quête d’expérience et de cette taille critique. L’expérience des opérateurs de téléphonie mobile cherchant à obtenir des agréments bancaires, ou les banques une licence d’opérateur de téléphonie mobile virtuelle (MVNO), montrent, encore une fois que les Fintechs ne se substituent pas aux banques mais qu’elles sont complémentaires dans un écosystème en pleine évolution, créateur de valeur. Si Lavoisier a raison et que « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », alors la coopération entre acteurs demeure la voie idoine d’une évolution harmonieuse du secteur.

Parution de mon deuxième ouvrage sur le système bancaire d’Afrique

Avec une croissance annuelle de 5,9% sur la dernière décennie, l’Afrique suscite plus que jamais l’intérêt. Les chiffres ne doivent pas faire oublier la réalité du terrain, celle d’un continent hétérogène, insuffisamment doté en infrastructures et en capacité de formation, où il est difficile de trouver des financements. Mais on juge l’Afrique prête à entrer dans une croissance économique au service d’un réel développement social. Qu’en est-il réellement ? Le secteur bancaire et financier sur le continent est en pleine mutation et se transforme afin de tenter d’apporter une réponse aux défis de « l’émergence » économique – et sociale.

Préface d’Amadou Kane

Disponible sur le site de l’éditeur ou dans toute librairie.

« Subprimes » : rappels historiques

L’innovation financière a permis la création ou le développement de nouveaux produits sophistiqués (titrisation, titrisation de titrisation, produits dérivés…) dont l’avantage reconnu était de répartir le risque entre un plus grand nombre d’agents et d’assurer une plus grande stabilité au système financier. Toutefois, les inconvénients d’une telle dispersion du risque, qui a conduit à une grande opacité des produits financiers, n’étaient pas correctement perçus, faute de recul historique et d’incitations adaptées en matière de contrôle de la qualité.

La régulation financière, quant à elle, présentait avant la crise d’importantes lacunes face au développement de l’activité des institutions de la « périphérie » et face aux évolutions du marché.

La crise des crédits hypothécaires américains dits « subprimes » s’est nourrie de ces évolutions.

Les ménages américains dont l’accès au crédit était jusque là très limité, parce qu’ils ne présentaient pas de garanties suffisantes en termes de revenu, d’emploi ou de patrimoine, se sont vu offrir à partir des années quatre-vingt dix la possibilité de contracter des emprunts immobiliers adaptés, voire des emprunts que tous savaient non remboursables sur la part du revenu disponible mais, du fait de la bulle immobilière, via une appréciation de la valeur de la maison. Les conditions de prêt étaient fixées en majorant les taux « ordinaires » par des primes de risque et des primes de « dossier » élevées. De surcroît, sur ce segment du marché, où les établissements bancaires sont mal implantés (quartiers pauvres, zones urbaines sinistrées, etc.), le démarchage des clients était souvent effectué par des courtiers qui travaillaient à la commission, contribuant encore à augmenter le coût des emprunts. Ils tablaient en effet sur l’incapacité de leurs clients à faire jouer la concurrence et à analyser le sens des montages complexes qui leur étaient proposés : pénalités de remboursement anticipé visant à les empêcher de refinancer leur hypothèque à des conditions plus avantageuses, taux ultra-attractifs pendant les premières années débouchant de facto sur un accroissement de leur dette (amortissements négatifs), taux « rapaces » accordés délibérément en vue d’une saisie à terme, etc.

Une partie non négligeable des crédits immobiliers accordés aux ménages (de l’ordre de 40%) était proposée par des courtiers opérant souvent pour le compte d’institutions non bancaires peu ou mal régulées.

Ces emprunts étaient gagés sur la valeur du logement apporté en garantie (crédit hypothécaire) et les risques pris par les prêteurs se sont accrus durant la période de hausse persistante des prix immobiliers. Les prêteurs ont même permis la souscription de nouveaux emprunts, gagés sur les plus-values latentes et utilisés notamment pour financer l’acquisition de biens durables.

Concomitamment, de la mi-2000 à 2003, la Fed a réduit ses taux directeurs de 6,5% à 1% afin de juguler la crise financière née de la bulle internet de 2000. Par la création massive de liquidités, la Fed tablait alors sur une relance par la consommation à crédit. L’endettement global des ménages a progressé à un rythme particulièrement rapide, de +10,6% l’an en moyenne entre 2000 et 2006. Leur endettement massif dans le secteur de l’immobilier, dont la valeur a doublé entre 2000 et2006, a par ailleurs dégagé un pouvoir d’achat supplémentaire formidable. Par exemple, six millions de ménages sont devenus propriétaires en empruntant 100% des fonds nécessaires, avant de continuer à solliciter des prêts sur la valeur majorée de leur bien…

Ces créances hypothécaires à risque ont été disséminées dans les bilans de nombreuses institutions financières par le mécanisme de la titrisation : des titres financiers ont été générés en assemblant des crédits immobiliers. Les produits titrisés ont été structurés et labellisés. Structurés en fonction de probabilités de défauts et donc « tranchés », et plus encore labellisés par des agences de rating qui avaient approuvé la méthode suivie, ce qui permettait une garantie par des assureurs spécialisés, dits « monoline ». Des produits notés comme sûrs, certes complexes, se distribuaient alors, assortis d’une rémunération plus élevée que leur note. Cette anomalie était, à l’époque, attribuée à la sophistication des opérateurs. Ce procédé d’assurance via des « monolines » a été créé au début des années quatre-vingt dix pour les municipalités américaines, et dévoyé pour les « subprimes », un système jugé solide pour les assureurs qui ne pensaient pas avoir à payer plus de sinistres qu’ils ne l’avaient fait auparavant.

Les banques n’achetaient et ne vendaient pas toujours elles-mêmes ces actifs mais passaient par des sociétés intermédiaires (« véhicules spéciaux »), ce qui leur permettait de ne pas faire figurer ces titres à leur bilan. Les banques ont ainsi transféré le risque de crédit à des entités dédiées, appelés « conduits », SIV (Special Investment Vehicules) ou Fonds communs de créances (Special Purpose Vehicules).

Ces pratiques ont donné l’impression erronée que le risque était sorti du système financier. L’expérience a montré que tel n’était pas le cas. Le risque avait été transféré du « cœur » vers la « périphérie », et les deux demeuraient très liés…

Transmission de la crise immobilière au domaine financier

L’expansion de ces crédits a pris au fil des ans un tour incontrôlé. Ainsi, le montant total de ces crédits « subprimes » a considérablement progressé, passant de 2,4 % à 13 % du total de l’encours de prêts immobiliers aux États-Unis entre 1998 et 2007 et même 40 % des nouveaux crédits souscrits en 2007 (source Réserve Fédérale).

Il n’est par conséquent pas surprenant que les crédits « subprimes » soient ceux par qui la crise s’est manifestée en premier. Les limites à l’endettement, le retournement du marché de l’immobilier (cf infra) et la hausse des taux directeurs, après des niveaux exceptionnellement bas du début des années 2000, ont fini par invalider les hypothèses sur lesquelles s’appuyait le développement des crédits « subprimes ».

Tout d’abord, l’endettement des ménages américains a atteint un niveau tel que la demande de logements n’a pu continuer à croître à un rythme aussi soutenu. Les prix de l’immobilier ont plafonné avant d’accuser, à partir du milieu de l’année 2006, la chute la plus notable depuis plus d’un siècle (cf. graphique 1), l’offre de logements étant nettement en excès (les stocks de logements neufs individuels, qui représentaient environ 4 mois de vente jusqu’en 2005, ont ensuite crû continûment jusqu’à 13 mois de vente fin 2008). Ce retournement des prix a rendu intenable la situation des ménages, d’autant plus que, dans de nombreux cas, les mensualités étaient croissantes au cours du temps. Dans le même temps,la Feda poursuivi la hausse de ses taux directeurs entamée en 2004, alourdissant les mensualités des prêts à taux variables.

Avec la hausse des taux d’intérêt et la baisse continue de la valeur des biens immobiliers, les défauts de paiement se sont multipliés parmi les prêts « subprime » puis « prime » puis « Alt-A », a priori moins risqués, surtout parmi ceux qui étaient à taux ajustables. Les défaillances des emprunteurs américains ont ainsi créé une baisse auto-entretenue des prix de l’immobilier : lorsque la dette d’un ménage américain est supérieure à la valeur de son bien immobilier, il a la possibilité d’annuler le remboursement de sa dette et de se faire saisir sa résidence, qui est alors mise en vente par le créancier. Ce mécanisme, en augmentant la quantité de biens immobiliers mis en vente, a entraîné à la baisse les prix de l’immobilier et accru le nombre de ménages arrêtant de rembourser leur dette, entretenant ainsi une spirale baissière. Et, comme les banques américaines ne peuvent prendre d’autre garantie que sur le bien qui fait l’objet du prêt, cette forte dévalorisation immobilière a entraîné des pertes d’exploitation pour l’établissement en contact direct avec le client et, par extension, les primes de risque, c’est-à-dire le supplément de rémunération demandé par les prêteurs pour couvrir le risque de défaut, ont augmenté sur les produits issus de la titrisation (des prêts « subprime » dans un premier temps), reflétant la révision à la hausse des probabilités de défaut et une moindre appétence pour le risque. Le manque de transparence, lié à la multiplication des intermédiaires entre le prêteur et l’emprunteur, a rapidement provoqué une crise de confiance généralisée : ne pouvant discriminer avec certitude entre les bons et les mauvais actifs, les agents économiques se sont détournés de classes entières d’actifs. Notamment, les titres adossés aux prêts immobiliers dont l’évaluation était jugée trop incertaine n’ont plus trouvé d’acheteur.

La comptabilisation des actifs à la valeur de marché (à l’exception de ceux explicitement acquis pour être conservés jusqu’à échéance) a contraint les banques détenant de tels actifs dans leurs portefeuilles à enregistrer immédiatement la chute de leur valeur[18]. Combinée au nécessaire rapatriement au bilan des actifs, ceci a amené les banques à passer dans leurs comptes des dépréciations d’actifs à partir de l’été 2007. Et, afin de rétablir les ratios prudentiels, les banques ont vendu une part de leurs actifs, tout en procédant à des augmentations de capital, accroissant ainsi l’offre de titres et entretenant la chute des marchés.

En imposant un niveau minimum de fonds propres aux banques et en exigeant ainsi une couverture accrue des actifs à risque, l’Accord de Bâle de 1988 (Bâle 1) a encouragé les banques à faire sortir leurs activités risquées de leur bilan. En d’autres termes, l’essor des véhicules d’investissements structurés (« structured investment vehicles » – SIV) et des conduits n’est pas tout à fait le fruit du hasard. Bâle II, que les autorités de contrôle bancaire internationales ont élaboré dans le but de remédier à certaines de ces carences, est entré en vigueur au début 2008 en Europe, mais n’est pas encore mis en œuvre aux Etats-Unis.

L’existence de ces intermédiaires était source d’opacité et d’incertitude et les besoins de refinancement, résultant notamment de l’activation des lignes de crédit que les banques avaient consenties aux différents véhicules de titrisation (SIV ou Fonds communs de créance), ont reporté les tensions sur le marché interbancaire, nécessitant l’intervention des banques centrales. En effet, un climat de défiance s’est installé entre les banques qui se sont notamment mises à refuser de s’échanger des liquidités à court terme entre elles sur le marché interbancaire. En témoignent notamment les écarts importants et persistants entre les taux directeurs et les taux d’intérêt interbancaires (Euribor et Libor) qui ont nourri la littérature du printemps et de l’été 2008.

La combinaison de ces sources de fragilité a été à l’origine d’un brusque changement de régime, qui a fait passer d’une période de liquidité abondante à une situation de pénurie apparente (Brack E., 2008).

Comme on le sait, la crise s’est ensuite répandue dans tous les compartiments bancaires et financiers, puis économiques (pour une description de la dynamique de la crise, voir de Larosière, 2009).

Article paru dans Banque Stratégie n°269 avril 2009.

Sixième session de l’Africa Banking Forum les 22 et 23 mai à Abidjan

Les banques africaines sont aujourd’hui entrées clairement dans une phase de maturation de leur modèle après plusieurs décennies de bouleversements et de (re)structuration. Elles montrent leur capacité à appréhender les grands enjeux de la pérennité de leurs modèles au travers de la prise en compte des contraintes de la règlementation, des bonnes pratiques de gouvernance, et de gestion des risques, tout en développant une offre de produits et services plus qualitatifs et orientés vers une clientèle retail.

En déployant un « embedded banking model« , elles élaborent et déploient des solutions définitivement adaptées aux contraintes et configurations locales. La formation et l’éducation financière émergent aujourd’hui comme des sujets d’importance aux côtés des efforts d’innovation et de rationalisation des choix technologiques. Le tryptique coût/confiance/proximité constitue également un élément structurant du modèle bancaire africain, basé sur un usage extensif des NTIC (mobile banking, mobile money, agences itinérantes, monétique…) et sur des partenariats win-win entre, d’un côté, les Banques et les institutions de micro-finance et, de l’autre, entre les banques et les pouvoirs publics pour le financement des stratégies sectorielles (habitat, agriculture, infrastructure…).

Le financement de la PME/PMI, moteur de la croissance économique future en Afrique, devrait être soutenu par des réformes structurelles à mener, permettant de mieux apprécier le risque en amont, et de faciliter le recouvrement en aval (mise en place de centrales des risques, révision des pratiques cadastrales, réalisation extra-judiciaire des sûretés…). Les nouveaux métiers de l’éco-système bancaire (affacturage, leasing, capital risque…) sont également à développer pour tenir compte des besoins grandissantes des entreprises en Afrique. La réflexion autour d’un contrat-programme, véritable pacte scellant les engagements des banques à financer les besoins de l’économie africaine et les mesures incitatives à initier par les pouvoirs publics, est à approfondir.

La sixième session de l’Africa Banking Forum, et la richesse des thèmes qui y ont été abordés, reflète la maturité du secteur bancaire africain et sa montée en puissance et en qualité, présageant un riche avenir et des échanges toujours plus fructueux Sud-Sud et Sud-Nord.

Estelle Brack & Kamal Mokdad | Executive Partner, Mazars Audit et Conseil

AfriqueS, terre inspirée, terre d’inspiration

Avec une croissance annuelle de 5,9% sur la dernière décennie, l’Afrique suscite l’intérêt. Mais les chiffres ne doivent pas faire oublier la réalité du terrain, celle d’un continent hétérogène, insuffisamment doté en infrastructures et en formation, où il est difficile de trouver des financements et où l’Etat de droit est parfois difficile à garantir. Mais sur l’ensemble de ces points, les progrès sont à portée de main. Il est temps d’entrer de plein pied dans la prochaine étape : celle d’une croissance économique au service d’un réel développement social.

Il n’y a pas une Afrique mais plusieurs Afriques

L’Afrique du Nord n’est pas l’Afrique de l’Est, ni celle de l’Ouest, l’Afrique centrale ou l’Afrique australe. En 2010, le PIB a ainsi crû de façon différentiée sur le continent : de 7,1% en Afrique de l’Est, 6,9% en Afrique de l’Ouest, 5,7% en Afrique centrale, 4,1% en Afrique du Nord et 3,5% en Afrique australe (selon la Banque africaine de Développement). Et même à l’intérieur de ces régions, il existe une diversité culturelle, sociale, d’ouverture au monde, linguistique, des systèmes juridiques différents (même si l’OHADA fête ses vingt ans), des niveaux de croissance économique et de développement du système bancaire et financier différents. Si les pays de la CEMAC[1], par exemple, se considèrent comme relevant d’une « sous-région » – celle de l’Afrique sub-saharienne –, il n’y a pas d’unicité. Enfin, les réalités politiques ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre. Pas d’Afrique, mais des Afriques donc.

C’est d’ailleurs cette multiplicité, que ce soit au sein des deux zones du Franc CFA (CEMAC et UEMOA[2]) ou dans les autres régions du continent (et jusqu’à l’intérieur des pays eux-mêmes) qui donne tout son sens à une approche locale et microéconomique du développement social et économique. Là où les autorités publiques nationales peuvent justement avoir du mal à adopter une approche cohérente pour tout le territoire, une approche régionale (au sens « local ») permet de rééquilibrer le niveau de développement des différentes régions d’un pays entre elles, et la participation de chacune à la vie économique du pays. Ceci afin de servir également et équitablement l’ensemble de la population et non plus seulement les deux ou trois grandes villes du pays. Et non plus uniquement, à l’exemple d’une borne wifi, les seuls acteurs économiques du proche entourage de l’unique centre économique, et/ou de celui qui disposerait du « code d’accès ».

L’appréhension du développement régional au sein d’un pays permettrait aussi de lutter contre l’exode rural, qui alimente les mégalopoles en fort développement. L’Afrique de l’Ouest compte aujourd’hui vingt-trois villes de plus d’un million d’habitants et la population africaine est pour un tiers urbaine, avec toutes les difficultés que cette situation peut engendrer : déstructuration familiale et sociétale, chômage, insalubrité de l’habitat, accès limité aux installations sanitaires (42% des urbains seulement), désœuvrement, etc. L’accès à l’eau potable et aux installations sanitaires, à l’instruction, aux moyens de production (agriculture, industrie, services), à une infrastructure de transport efficace doit être mieux réparti sur tout le territoire, en tenant compte des spécificités locales.

A l’image de ces migrations locales, le continent voit aussi se développer en son sein un processus migratoire important : la moitié des migrants africains demeurent en Afrique, et l’Afrique de l’Ouest serait la première région d’accueil des migrations africaines. Cette tendance n’est pas nouvelle : en 1990, le réseau d’enquêtes sur les migrations et l’urbanisation en Afrique de l’Ouest (REMUAO) a enregistré 22 000 migrations de l’Afrique de l’Ouest vers l’Union Européenne contre 258 000 migrations entre pays ouest-africains.

Afrique, le nouveau relais de croissance ?

Dans les années 1960, la croissance économique de l’Afrique était similaire à celle des pays d’Asie du Sud. Entre 1970 et 2000 cependant, le taux de croissance du PIB par habitant n’a crû que de 0,5% par an en moyenne, et l’Afrique sub-saharienne est aujourd’hui le continent le plus pauvre[3]. Mais durant les dix années qui ont précédé la récente crise financière, le continent a connu une croissance du PIB de 5,9% par an en moyenne. Le niveau de vie en Afrique, mesuré par le revenu par habitant, progresse aujourd’hui plus rapidement que dans les autres régions du monde, même si le rattrapage est loin d’être achevé et les divergences entre zones encore importantes. Ici comme dans le reste du monde, l’écart s’accroît entre les plus riches et les plus pauvres.

La mesure par le biais de la valeur ajoutée n’est certainement pas l’indicateur le plus pertinent de l’évolution socio-économique d’un continent qui a recours, par exemple, à la copropriété de l’outil de production. Le mode de répartition de la richesse a sa raison que notre vision  d’occidental peut ne pas appréhender correctement s’il considère l’Afrique avec ses yeux de « riche », tenté de raisonner sur la base de ce qu’il connaît d’un pays où il y a le choix, luxe auquel beaucoup d’Africains n’ont, à ce jour, pas accès (lire encadré 2).

Au-delà du seul PIB donc, il est prégnant ici d’étudier les données sociales relatives aux conditions de vie de la population. Et elles montrent une amélioration, en particulier sur la dernière décennie. Le continent a ainsi réduit la mortalité infantile – partant de 11,64% en 1980 – de 9,3% à 7,1% entre 2000 et 2010. Alors que, dans les années 1980, seule la moitié des enfants étaient scolarisés à l’école primaire, près des trois quarts le sont en 2010 selon la Banque Mondiale[4] (76,2% en moyenne, 74,5% pour les filles). L’espérance de vie est passée de 46,5 ans en 1980 à 48,6 ans en 2000 et 54 ans en 2010, mais elle demeure la région du monde à la plus courte espérance de vie (70 ans en moyenne dans le monde).

Même avec l’impact de la crise récente sur les économies africaines en 2009, les taux de croissance élevés et l’augmentation de l’investissement étranger laissent penser que le continent serait en passe de devenir le prochain moteur économique mondial, et le relais de croissance d’économies en mal de débouchés et de matières premières. Mais des risques demeurent en Afrique. Les entreprises qui y interviennent l’intègrent dans leur évaluation ex ante et les pèsent au regard des bénéfices attendus. Ici le cadre légal de l’environnement des investissements et de l’activité économique revêt une importance cruciale, de même que le respect même de ces règles de Droit et leur continuité dans le temps. Or ceci n’est pas assuré dans bon nombre de pays du continent, ce qui en fait un monde avec lequel les entreprises ne sont pas toujours familières.

Une étude réalisée par les experts de la Banque Mondiale sur 80 entreprises du continent[5] et parue en février 2013[6], tend à montrer que les entreprises de biens manufacturés en Afrique ont globalement des performances inférieures à celles de leurs concurrentes d’autres régions du monde. Elles ont des niveaux de productivité et de croissance moins élevés, exportent comparativement moins, avec des taux d’investissement plus faibles. Les entreprises du panel sont d’ailleurs meilleures dans les produits à faible technologie plutôt qu’intensives en haute technologie, distinction qui existe pour le secteur manufacturier mais pas dans les services. Les raisons à ce constat : le manque d’infrastructures, l’accès au financement (accès au crédit, y compris pour le financement des échanges commerciaux), des droits de douanes comparativement plus élevés, et un monopole politique plus fréquent.

Les entreprises africaines présentent par contre deux caractéristiques notables : elles sont en général plus jeunes que celles des autres régions du monde, et souvent plus ouvertes aux capitaux étrangers.

Vers des politiques industrielles, innovantes et « vertes » ?

La CNUCED indique dans son rapport de 2011 sur le développement économique en Afrique que, malgré certaines améliorations localisées, la majorité des pays africains stagnent ou régressent en termes d’industrialisation. La part de la valeur ajoutée marchande dans le PIB africain est tombée de 12,8%, en 2000, à 10,5% en 2008, tandis que dans l’Asie en plein développement, elle est passée de 22% à 35% sur la même période. On a également assisté au déclin de l’importance des biens manufacturés dans les exportations africaines, dont la part est tombée de 43% en 2000 à 39% en 2008. L’insertion de l’Afrique dans l’économie mondiale s’est néanmoins améliorée, et en particulier au cours des années 2000 : ses importations ont affiché une croissance de 14,3 % par an, alors que les importations mondiales ont crû de 8,8% sur cette même période[7]. Sa part dans la demande mondiale s’est accrue d’un point, pour atteindre 2,6 % en 2010. En dix ans, la part de marché des fournisseurs traditionnels de l’Afrique s’est tassée : la France est revenue à 8,9 % après 16,2 % en 2000, suivie des Etats-Unis (6,3 %), de l’Italie (6,0 %) et de l’Allemagne (5,9 %). La Chine est le grand gagnant, au détriment de la France principalement, et a vu sa part de marché en Afrique passer de 3,4 % en 2000, à 12,5 % en 2010, tandis que les autres BRIC (Inde, Russie, Brésil) ont conforté, à un degré moindre, leurs positions. Le constat n’est pas nouveau, les partenaires traditionnels du Nord se sont tournés davantage vers les pays d’Europe de l’Est au cours des années 1990, au détriment du continent. La Chine a pris le relais, avec d’autres pays d’Orient (Inde, pays du Golfe), avec des stratégies plus ou moins offensives. Au-delà de l’énergie, le dynamisme des achats de l’Afrique touche à peu près toutes les filières, avec des croissances à deux chiffres. Ses importations relèvent à 69 % des produits de moyenne technologie (véhicules, machines, fournitures électriques, métaux), qui correspondent précisément au positionnement de la Chine (plus de 60 % de ses exportations vers l’Afrique). La part des produits à faible technologie (20 %), comme celle des produits à haute technologie (11 %) pèse de moins en moins et a reculé de 4 points par rapport à 2000.

On peut néanmoins considérer que l’arrivée des pays émergents (Chine, Inde mais aussi Turquie) en Afrique a rendu le continent plus attractif aux yeux des investisseurs en général, et par conséquent donnent à ceux qui sont présents de plus longue date (en particulier les français) un profil a priori comparativement moins risqué.

Aujourd’hui, les pays africains ont besoin de politiques industrielles, politiques qui doivent avoir le plus faible impact environnemental possible. En effet, le continent est celui qui paiera le plus lourd tribut au changement climatique, et étant très agricole, il est extrêmement dépendant des ressources en eau et des évènements naturels. Il a aussi besoin de mesures orientées vers une participation active et gagnante du tissu économique local à l’insertion dans l’économie régionale et mondiale, des incitations dans les domaines technologique et de l’innovation. Le Gabon ou le Cameroun par exemple imposent depuis peu que les grumes ne puissent être exportées en l’état, elles doivent être transformées sur place avant exportation ; pour ce bois, il faut donc créer des usines de transformation, à même de produire des produits intermédiaires aux normes internationales.

Pour un véritable transfert de compétences

Comme elle n’existe le plus souvent pas ex nihilo, l’expertise doit être importée ; elle créera des emplois sur place, et permettra un transfert de savoir-faire à moyen terme. Les communautés d’affaires africaines sont plutôt ouvertes aux expériences et s’inspirent de ce que font les autres communautés économiques, en Asie (en Corée du Sud par exemple), en Europe de l’Est ou en Amérique du Sud. Mais à quand un réel transfert d’expertise, de compétence et de technologie? L’absence d’entretien des infrastructures (routes, chemin de fer, bâtiments) une fois bâties réduit sensiblement leur durée de vie et est la face la plus visible du coût considérable de ce non-transfert. Des voix s’élèvent sur le continent pour réclamer des relations économiques avec la Chine (et les autres acteurs) au bénéfice des deux contractants, « gagnant-gagnant » et non plus sous une forme asymétrique où « la Chine prend nos ressources naturelles et nous vend des biens manufacturés » comme le souligne le gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, Lamido Samusi, dans une tribune du Financial Times le 11 mars 2013. Il dénonce le fait que « l’Afrique s’ouvre maintenant de son plein gré à une nouvelle forme d’impérialisme ». Ceci rejoint le problème de l’offre insuffisante de formation, en particulier dans le primaire et le secondaire; un nombre croissant d’africains qui ont fait leurs études á l’étranger reviennent travailler sur le continent, et participent ainsi activement à son évolution (et aux gaps technologiques en particulier). Mais quid des génerations futures? Quelques initiatives privées mettent efficacement en adéquation la qualification des étudiants et les besoins des entreprises, mais le système scolaire et de formation demeure globalement un problème prégnant.

Quelle place pour les femmes

L’OCDE souligne que l’analphabétisme des femmes reste extrêmement problématique: dans le groupe d’âge des plus de 15 ans, 51% seulement des femmes savent lire et écrire contre 67,1% des hommes. Le taux de mortalité maternelle enregistré en Afrique, de 866 décès pour 100 000 grossesses, est dû en partie à l’état lamentable des services médicaux qui fait que seuls 50,9% des accouchements bénéficient de l’assistance de personnel qualifié. Ce chiffre alarmant est le pire au monde.

Les femmes africaines constitueraient près de 70% de la force agricole du continent et produiraient environ 90% de toutes les denrées alimentaires. Le taux d’activité économique – le pourcentage de gens dont la force de travail assure la production de biens économiques – est supérieur concernant les femmes d’Afrique (61,9%) à celui d’autres régions (pays de l’OCDE compris). Cela étant, l’immense majorité des femmes africaines sont employées dans le secteur informel et/ou à des postes peu qualifiés. Le pourcentage de femmes salariées dans le secteur non agricole est à cet égard éloquent : il est de 8,5%, l’un des plus faibles du monde.

Un secteur bancaire et financier en mutation

De longue date, on a pu constater que les entreprises et ménages d’Afrique rencontrent des difficultés pour accéder à un financement externe – niveaux importants des intérêts et commissions, infrastructures financières insuffisantes et inefficaces, manque de profondeur des marchés et de financements longs. Mais les choses sont en train de changer, comme le souligne l’excellent ouvrage collectif « Financing Africa. Through the Crisis and Beyond » de 2011[8]. L’Afrique semble faire des progrès et réduire ces contraintes. Les nouvelles technologies et de nouveaux modèles d’entreprises ont autorisé l’arrivée de nouveaux acteurs et de nouveaux produits, et conduit à un développement régional très dynamique. On cite souvent en exemple le déploiement réussi du paiement sur mobile au Kenya, mais aussi la croissance externe importante ces dernières années, créant de grands établissements bancaires panafricains (Nigerians, marocains, groupes d’Afrique centrale ou d’Afrique du Sud…). Cette évolution a pu se faire au détriment des banques françaises : leur part de marché dans les crédits octroyés en Afrique de l’Ouest est passée en quinze ans de 35 à 16% selon la BCEAO. Le développement des établissements africains a globalement permis d’améliorer l’accès aux services financiers, en particulier l’épargne et les moyens de paiement. En outre, après plusieurs crises financières importantes dans les années 1980, le secteur est relativement protégé des crises systémiques depuis et n’a été que peu, à ce jour, impacté par la crise financière globale : les banques sont, en moyenne, bien capitalisées et liquides.

Les systèmes bancaires africains sont entrés dans la crise avec un faible levier, des niveaux de capitalisation importants et une liquidité suffisante. Mais le temps de l’argent bon marché et facile est révolu. Ceci est vrai des fonds privés, mais aussi des bailleurs de fonds officiels. À la suite des compressions budgétaires importantes dans la plupart des pays industrialisés, il est probable que les budgets d’aide étrangers soient amputés. Ceci va donner une place plus importante au financement privé, et aura des conséquences sur l’intermédiation financière domestique et l’intégration régionale. Il manque aujourd’hui des financements de trésorerie accessibles aux PME, mais aussi de long terme pour lesquels il conviendrait de développer les ressources de long terme tels que les fonds de pension ou d’assurance-vie ; le private equity et le venture capital font aussi cruellement défaut.

La dernière décennie a vu se développer l’ambition suprarégionale de grands groupes bancaires, qui entament aujourd’hui une période de consolidation. Ce développement sur le continent pose la question du risque systémique et de l’articulation de la supervision à l’échelle « home » et « host », et de la capacité des superviseurs à y faire face.

La place de l’Afrique bancaire et financière sur la scène internationale

L’internationalisation des règles et des lois pose aujourd’hui la nécessaire question de la pleine et entière intégration économique, bancaire et financière des acteurs africains sur la scène internationale. L’Afrique a besoin de monter en puissance et de faire entendre sa voix (et ses spécificités) dans la représentation internationale pour prendre sa place en tant qu’acteur « qui compte » et ne plus subir les décisions prises par d’autres mais y participer ou mieux anticiper (FATCA, normes comptables IFRS, Accords de Bâle, G20) et aller au-delà du seul domaine concurrentiel. Il faut développer l’affectio societatis de la communauté bancaire africaine, avec ses divergences mais aussi ses points de convergence. Les fédérations régionales bancaires et financières existent, que ce soit à l’initiative du secteur privé (citons les deux fédérations des associations bancaires de l’UEMOA et de la CEMAC, ou le Club des dirigeants africains) ou des superviseurs (dans le cadre de l’espace francophone), porteurs d’échanges au sein du continent mais également avec l’Europe, les Etats-Unis ou l’Asie. Ces initiatives montrent que les banques savent gérer un affectio societatis au service de la communauté et la dimension concurrentielle ; mais pourquoi pas plus d’ambition et s’inscrire davantage dans les débats internationaux ? La création en 2012 de l’Union bancaire francophone (UBF) participe de cet intérêt et permet aux communautés bancaires du Nord et du Sud d’échanger sur des sujets qui sont souvent d’intérêt commun. L’UBF réunit les associations bancaires des pays francophones d’Afrique, des pays arabes, d’Europe, ainsi que le Canada. La première conférence a permis d’échanger sur le thème de l’environnement des PME.

Comme l’a indiqué le Ministre des Finances d’Afrique du Sud, Pravin Jamnadas Gordhan, en novembre 2012 à Cape Town[9], le développement financier en Afrique subsaharienne doit être orienté autour des objectifs suivants : (i) faciliter l’investissement et la croissance plutôt que d’encourager le consumérisme alimenté par le crédit et les activités spéculatives ; (ii) distribuer les profits sur une base juste et équitable ; (iii) limiter les effets négatifs et les dommages collatéraux des crises économiques et financières nées dans d’autres parties du Monde ; (iv) créer un cadre règlementaire ainsi que des institutions de régulation en matière bancaire et financière.

L’évolution récente montre que le mouvement est le plus souvent impulsé par la communauté économique privée, et en Afrique peut être encore davantage que partout ailleurs. Tous les acteurs au service du développement sont importants, et fonder des lieux de dialogue et de concertation, mettre en œuvre des processus de consultation, sont autant d’outils de la « démocratie économique » au service du développement socio-économique : (i) l’administration et le pouvoir local ; (ii) le secteur privé ; (iii) la société civile. Il est temps d’entrer de plein pied dans la prochaine étape: faire que la croissance économique nourrisse un réel (et pérenne) développement social.

Article paru dans Banque Stratégie spécial Afrique de mai 2013

Déplacement à Bagdad (Irak), 11-13 janvier 2013

Ce forum économique et bancaire était le premier rassemblement économique et bancaire de cette ampleur depuis 10 ans, et il a réuni environ 400 participants sur les deux journées qu’a duré l’évènement, avec une proportion importante de femmes. Le gouverneur de la banque centrale, Dr Abdel Basit Turki Saeed, a assisté à l’intégralité des débats sur les deux journées et est intervenu au fil de l’eau de façon assez interactive, prônant par exemple la création d’une association bancaire englobant tout le secteur, insistant sur la volonté des autorités de réformer la loi bancaire de 2004 (tout en semblant ne pas savoir par quel aspect appréhender le problème) ainsi que sur les questions de conformité.

Nous avons perçu qu’un évènement de ce type était très attendu par les irakiens. Le pays dispose d’une manne financière importante grâce à l’exploitation de ses réserves importantes d’hydrocarbures (dans le trio de tête au niveau mondial avec l’Iran et l’Arabie Saoudite), mais semble désemparé quant aux moyens de développer et diversifier l’économie du pays, et au rôle à jouer pour le secteur bancaire et financier dans ce cadre.

La communauté française avait été, à plusieurs reprises ces dernières années, sollicitée par les banquiers privés, les grandes banques publiques (Rafidain), ou le service économique de l’Ambassade à Paris pour apporter une aide concrète au développement et à la réforme du secteur bancaire irakien.

La demande est en fait double :
– une demande d’expertise pour aider à la réforme du secteur (régulé par la loi de 2004 qui faisait suite immédiatement à la fin du conflit armé en 2003, jugée aujourd’hui inappropriée au développement du secteur) ;
– une demande des banques elles-mêmes afin de nouer des relations de correspondant banking avec les banques françaises et européennes, et ce pour des questions commerciales voire « d’image » avant tout.

La perception de l’Europe, et de la France en particulier, par la communauté bancaire et financière irakienne est plutôt bonne, et l’on peut ressentir une volonté de se détourner des Etats-Unis qui sont extrêmement présents jusqu’ici.

Sur le premier point, les différents acteurs du secteur se renvoient la balle, entre les banques privées, les banques publiques et la banque centrale / le gouvernement, sur la question des responsabilités dans la situation actuelle.

Ici encore, la problématique est double :
– mettre en œuvre les normes internationales (exigences en fonds propres, gestion du risque, AML et lutte contre le financement du terrorisme, etc). A ce sujet, l’experte du Crédit libanais qui a fait une présentation sur la conformité a été très bien accueillie et a suscité de très nombreuses réactions ;
– faire en sorte que le secteur bancaire joue (à plein) son rôle dans le financement de l’économie. On est ici très loin du compte, où les banques, qu’elles soient publiques ou privées, sont sur-liquides, se focalisant sur le trade finance essentiellement, et une banque de détail très peu développée avec quasiment aucune activité de crédit (hormis les obligations d’Etat). Le pays compte un très grand nombre de banques, y compris étrangères (dont la plupart sont libanaises), mais ne dispose que d’une agence pour 40 000 habitants.

Dans le cadre de mon intervention lors du premier panel, j’ai exposé la bonne santé des banques françaises à l’issue de la crise, en m’appuyant sur les conclusions du FSAP du FMI. J’ai également insisté sur la nécessité, dans le cadre d’une réforme, de s’inspirer des bonnes pratiques issues des systèmes bancaires d’autres pays plutôt qu’une approche « one size fits all »(et de s’inspirer de la France en particulier plutôt que des Etats-Unis), mais que la situation ainsi que la culture étant également importantes : de ce point de vue, les pays arabes de la région devaient être considérés comme des sources d’inspiration privilégiées dans ce processus de réforme.

Au-delà des opportunités d’affaires et financières indéniables que recèle le pays, il ne faut pas omettre l’environnement instable qui demeure, et pose par exemple des difficultés non négligeables sur le développement d’un réseau de banque de détail (transport des espèces notamment), dans un pays où une quantité d’armes importante doit circuler.

J’ai été très bien accueillie, et été touchée par la gentillesse et la courtoisie des personnes que j’ai pu rencontrer. Cette vision n’est bien évidemment que très partielle, étant cantonnée la plupart du temps dans un espace sécurisé (et très privilégié).

La mise en œuvre des consignes de sécurité, notamment dans l’accès à l’aéroport et les fouilles successives aux trois (minimum) checkpoints – qui ont pu comporter un aspect humiliant pour certaines dames libanaises de notre délégation, j’y ai pour ma part échappé bénéficiant d’un traitement de faveur –, ne font pas oublier cependant les difficultés du pays, et l’environnement non stabilisé des affaires en général pour qui voudrait y profiter de la manne financière. Une visite rapide de la ville confirme que c’est bien l’eldorado des sociétés de sécurité, américaines, régionales ou locales.


Le secteur bancaire en Irak

Les banques commerciales sont aujourd’hui dominées par les publiques Rafidain et Rasheed, qui, combinées, contrôlent plus de 90% des actifs bancaires (52% pour Rafidain et 38% pour Rasheed) et plus de 75% du nombre de succursales des banques commerciales. Rafidain a des actifs équivalents à 1,03 milliard de dollars et l’équivalent de 12,7 millions de dollars de fonds propres. La banque détient aussi des quantités relativement importantes de devises étrangères pour le compte de l’État irakien. Elle dispose de deux cent cinquante succursales, dont soixante et onze sont à Bagdad et neuf à l’étranger – à Amman, Bahreïn, Beyrouth, Le Caire, Londres et Sanaá au Yémen, conformément à son objet. Devant la taille importante de son bilan, Rafidain a été fait l’objet d’une scission en deux établissements en 2008.

Rasheed dispose de l’équivalent de 750 millions de dollars d’actifs, et l’équivalent 8,4 millions de dollars de fonds propres. Elle a cent quarante succursales dont cinquante-deux à Bagdad, et aucune hors du pays. Les banques privées sont plutôt de petite taille, avec des actifs moyens de 11 millions de dollars et des fonds propres moyens de l’ordre de 800 000 dollars.

Les trois premières à s’établir en 1993 furent la Bagdad Bank, Islamic Iraki Bank for Investment and Development et Commercial Bank of Irak. Les actifs des banques privées varient entre 2,7 millions de dollars pour la plus petite – Warka Bank – et 35 millions de dollars pour la plus importante – Business Bank of Middle East.

Les banques privées ont un réseau de plus de cent succursales au total.

Le secteur compte :
7 banques publiques
18 banques privées domestiques
52 banques étrangères
11 banques islamiques


Le séjour en images

Séminaire de doctorat à la Sorbonne

École doctorale Économie – Panthéon – Sorbonne
Avec le soutien de la Chaire Éthique et Normes de la Finance et du Collège international des Sciences du Territoire
Séminaire de doctorat « Économies du monde musulman »

Séance 1 : Finance conventionnelle et finance islamique dans le monde arabe
Estelle BRACK
Discutante : Fatiha TALAHITE

Vendredi 30 novembre 2012, 16h30-18h30, salle S/2
Maison des Sciences Économiques, 106 – 112 boulevard de L’Hôpital, 75013, Paris.

Le séminaire est ouvert au public, sans inscription.

La présentation est consultable ici.

Première rencontre des banques francophones dédiée à l’environnement des TPE et PME

Le 20 septembre 2012 s’est tenue la première conférence de l’Union bancaire francophone (UBF) à Marrakech, dédiée à l’environnement des TPE et PME.
Nous assurons depuis un an le secrétariat du projet d’Union bancaire francophone, dont Marrakech a marqué l’acte de création officielle. Cette Union réunit les associations bancaires du Canada, d’Europe, d’Afrique, du monde arabe et de l’Ocean indien.
La conférence, organisée avec la participation de l’Organisation internationale de la Francophonie, a réuni plus de 350 participants.

La séance d’ouverture a réuni :
• Monsieur Nizar Baraka, Ministre de l’Economie et des Finances du Royaume du Maroc
• Monsieur le Président Abdou Diouf, Secrétaire général de la Francophonie
• Monsieur Othman Benjelloun, Président du Groupement Professionnel des Banques du Maroc et Président de BMCE BANK
• Madame Ariane Obolensky, Directrice générale de la Fédération bancaire française
• Monsieur Habib Ben Saad, Président de l’Union des Banques Maghrébines, Président de l’Association Professionnelle Tunisienne des Banques et Etablissements Financiers et Président de la Banque de Tunisie
• Madame Miriem Bensalah Chaqroun, Présidente de la Confédération Générale des Entreprises du Maroc
• Monsieur Christian Khalif, représentant Joseph Torbey, Président du Comité Exécutif de l’Union des Banques Arabes, Président de l’Association Professionnelle des Banques du Liban, Président du Crédit Libanais, Président de l’Union Mondiale des Banquiers Arabes

Elle s’est poursuivie par des tables rondes très vivantes, regroupant banquiers, chefs de PME, représentants des autorités publiques et experts issus de tous les pays francophones représentés, ainsi que des organisations internationales ou régionales (Banque Mondiale, Banque africaine de Développement…).
Les discussions ont permis d’ouvrir le dialogue entre PME et banquiers, et entre banquiers de pays différents; elles ont montré que des problématiques étaient communes dans la plupart des pays, et qu’il y avait intérêt à échanger expériences et bonnes pratiques. La conférence a permis ainsi de dégager une série d’expériences positives et de bonnes pratiques dans les relations banques-TPE et PME. Elles feront l’objet d’une synthèse qui sera publiée.

La conférence a été bien couverte par les media régionaux.

Systèmes d’information et banque en Afrique

J’ai eu le grand plaisir d’animer deux tables rondes lors de la quatrième édition de l’Africa Banking Forum les 17 et 18 mai derniers à Marrakech. Cette participation pour la troisème année consécutive a permis de prendre la mesure du dynamisme des banques du continent, si besoin en était encore.

Il a été particulièrement question dans ces deux panels d’innovation et de banque de détail, aux côtés d’Alexandre Kateb qui a promu des échanges et débats intéressants sur la situation actuelle des systèmes d’informations dans le domaine bancaire, les enjeux importants qu’ils représentent, mais aussi pour ce qui concerne le paiement sur mobile, sujet auquel la conférence a consacré un panel.

Innovation 

Les intervenants, représentant de banque (BMCE), de cabinet d’expertise externe (Oxéa) ou d’éditeur (sab) ont traité de l’innovation sous l’angle de la sophistication et de la modernisation des systèmes bancaires du continent, les pays ou les établissements s’influençant en mettant en œuvre des solutions souvent expérimentées par d’autres. L’exemple du plan de continuité d’activité a montré la complexité des thèmes à traiter.

L’exemple de la BMCE a été l’occasion de souligner à quel point les systèmes d’information sous-tendent aujourd’hui toute l’activité de la banque, et qu’il est nécessaire d’élaborer une stratégie globale, et de composer avec le temps, la flexibilité et la persévérance. Mais les systèmes d’information, au service du banquier, sont pris en étau entre l’objet de leur modernisation et les moyens qui leur sont consacrés. 

L’innovation doit être, comme les systèmes d’information, au service de l’activité du banquier. Elle est présente dans les systèmes d’information pour toutes les activités bancaires, mais également dans la filière espèce. 

Ces applications et bonnes pratiques se répandent à des rythmes différents dans les différents pays de la région, après certains pays précurseurs comme en Asie ou le Kenya pour les paiements sur mobile.

En la matière, les meilleures solutions sont souvent les plus simples : l’exemple de l’Inde a été cité, où a été rendue possible l’utilisation des distributeurs automatiques de billets par une population qui ne sait ni lire ni écrire.

 L’innovation doit répondre à un réel besoin, et non pas être l’effet d’une mode : pour preuve le développement du paiement sur mobile dans les pays à faible taux de bancarisation, plutôt que dans les marchés « matures » ou, autrement dit, « saturés ». 

Pour les banques africaines se pose la question de la concurrence faible entre les banques, où l’innovation, comme le financement des TPE-PME, peut apparaître comme un enjeu mineur pour des banquiers en situation de rente.

Mais le développement des groupes bancaires régionaux – marocains, en Afrique centrale – repositionne le contexte et justement dynamise le secteur et ses acteurs. 

Systèmes d’information et banque de détail 

L’évolution des systèmes d’information démontre que la période 1980-2010, que l’on qualifie de dérégulation, a été en fait celle du renforcement réglementaire, de règles toujours plus nombreuses, impactant fortement les systèmes d’information.

Les représentants d’établissement bancaire (BNP Paribas), de cabinet de conseil (Mazars) et d’éditeur (Sopra) ont mis en exergue le fait que les pays émergents disposent d’un champ des possibles important – une « page blanche » –, et donc d’autant d’opportunités, contrairement aux pays émergents dont les systèmes d’information sont largement déterminés par les développements des décennies passées, et les expériences accumulées, bonnes ou mauvaises d’ailleurs. Ces dernières sont source d’inspiration, y compris donc celles qui n’ont pas fonctionné, et pourquoi, comme le porte-monnaie électronique.

Les acteurs bancaires transnationaux sont facteurs de diffusion de l’innovation et de la modernisation dans les différents pays. Pour ce faire, le représentant de BNP Paribas a exposé l’approche adoptée, à la fois centralisée, dans une optique de mutualisation et d’optimisation des ressources, mais également en diffusant les bonnes pratiques locales dans ses différentes implantations.

Il est important aujourd’hui de chercher les points communs entre les acteurs impliqués – banquiers, prestataires, développeurs – et de déterminer les meilleures voies d’échange et de communication, à la fois entre les acteurs et entre les pays.

Dans la sous-région UEMOA, si le mobile banking a été identifié comme important, les systèmes d’information n’avancent pas à la vitesse souhaitée, par manque d’expertise.


 Le secteur doit aujourd’hui réussir la transformation de l’obligation de collecte et de traitement de l’information, base de l’activité du banquier, en opportunité. L’utilisation des données recueillies dans le cadre de l’obligation de reporting peut ainsi alimenter une meilleure connaissance du client (CRM).