Cartes Afrique devient « Pay ID Expo »

Cartes Afrique – rebaptisé cette année « Pay & ID Expo » – a permis de faire le point sur les grandes évolutions du paiement sur le continent africain.

J’ai particulièrement retenu des échanges :
– L’intervention de Luping Zhang d’UnionPay, qui a souligné le grand succès du QR code pour le paiement mobile en Chine, grâce à sa simplicité. Mobile money va se continuer à se développer, et si la question est de savoir sous quelle forme (NFC, HCE, etc), le QR code (pas le plus avancé techniquement) mais grosse tendance car réunit des avantages forts pour tous les acteurs de la chaîne de valeur.
— Avantages / inconvénients de la carte => demat/tokenisation permet de baisser les couts => Transfo carte en QR pour payer chez les commerçants physiques
— Blockchain : un atout pour la régulation et les aspects sécurité, mais moins d’intérêt selon lui pour les systèmes cartes : en 3/4 parties une transaction doit actualiser chez 3/4 parties seulement alors que tous les nœuds blockchain doivent être actualises => plus complexe.
— Biométrie : les empreintes digitales ne laissent que 10 possibilités de changement tandis que le PIN de la carte peut être changé selon les combinaisons à 4 chiffres

Pour le CEO de HPS, Mohamed Horani : 19 milliards de cartes auj. et 24 milliards en 2020. Bcp de personnes dans le monde rêvent d’avoir une carte, il s’agit aujourd’hui de trouver les combinaisons mobile et carte.

Maroc
Une cellule « paiements mobile » a été créée auprès du gouverneur de la BKAM et va sortir sous peu une solution mobile interopérable entre les wallets existants des différentes banques et avec telcos via une plateforme commune processée par HPS Switch, après des travaux menés conjointement entre BKAM et ANRT. Comptes de monnaie électronique.350 millions transactions cartes et objectif 1 milliard à 5 ans avec le mobile pour 400 milliards dirham dont 15% en valeur pour le mobile. 90ù des transactions cartes sont des retraits sur DAB

Gabon
Expérience de poste-finance au Gabon avec filialisation partie services financiers de la Poste qui a connu des pb de gestion. Création sous agrément IMF car moins exigeant en FP et objectif de devenir banque à 3-5 ans. Projet de ce type au Sénégal n’a pas fonctionné. 280 000 clients fonctionnaires au Gabon concernés, pas d’enrôlement nécessaire car réutilise la base clientèle existante de la partie services financiers de la Poste.

Fonds gabonais d’investissements stratégiques avec 100 Mds CFA en 2012 et abondement de 10% bénéfices exploitation ressources naturelles par an (Auparavant fonds pour les générations futures en sommeil à la BEAC). Intervient beaucoup en equity. 80% au Gabon mais aussi 20% à l’extérieur du pays : Oragroup / IGS au Nigeria/Fonds agricole Agrilene en CI ou stevia au Ghana

Algérie
mPos sur la table des discussions
Obligation faite aux commerçants d’avoir une solution d’acceptation carte/mobile avec 2018 année de grâce et pénalités à partir de 2019 => nouveaux acteurs TPE sur le marché
Usine de montage de TPE en Algérie car sinon 3 à 6 mois pour faire venir. Commerçants assez reluctants mais switch pousse. Dialogue avec Telcos
Question de l’obligation ou non d’adosser un wallet à un compte bancaire

Tunisie
USSD pour toucher max de personnes et intéresser les telcos mais aussi autre techno app embarquée avec QR code / NFS => pb autres acteurs syst qui ont main-mise sur ce système (Apple…)

UEMOA
Obligation de faire compensation en monnaie locale pour toutes transactions entre deux acteurs, y compris intragroupe => via switch GIMPlateforme GIM UEMOA sur base techno HPS


Ecobank dispose d’une solution de paiement par QR code en Côte d’Ivoire sur mobile phone.


La Directrice de Trustech (qui se tient à Cannes tous les ans, ex-Salon Cartes) Claire de Longeaux était présente pour la première fois et a apprécié le dynamisme des échanges.

Perspectives économiques en Afrique 2018

La Banque africaine de développement a complété ses Perspectives économiques en Afrique par cinq rapports régionaux.

Ces études économiques régionales ont été rendues publiques à Tunis (Perspectives économiques en Afrique du Nord 2018), à Abidjan (Perspectives économiques en Afrique de l’Ouest 2018 et Perspectives économiques Afrique centrale 2018), à Nairobi (Perspectives économiques en Afrique de l’Est 2018) et à Pretoria (Perspectives économiques en Afrique australe 2018 ). Pour chaque région, un thème spécifique est abordé, outre l’analyse et les prévisions macro-économiques : le marché du travail en Afrique de l’Ouest ; les ressources forestières du bassin du Congo en Afrique centrale ; l’activité manufacturière en Afrique de l’Est ; les chaines de valeur alimentaires en Afrique australe ; la sécurité alimentaire en Afrique du Nord.

Dakar, février 2018

J’ai passé quelques jours à Dakar mi-février 2018 afin d’assister aux journées du Club des dirigeants des banques et établissements de crédit d’Afrique et au SIPEN (les lives sont ICI). Séjour très intéressant, ma synthèse est par LA.


Journées du Club

La participations aux rencontres du Club des dirigeants des banques et établissements de crédit d’Afrique a permis de prendre le pouls d’une communauté bancaire en pleine maturation.

Avec un dynamisme exacerbé par la baisse constante de la moyenne d’âge des membres du Club, les participants commencent à prendre la mesure de leur nécessaire réaction à l’incursion des opérateurs de téléphonie mobile dans les services financiers.

Dans un premier temps, les banques ont répondu en mettant en place des solutions de wallet bancaires et autres solutions de banque « light » (Ecobank, Société générale) – avec plus ou moins de succès – elles souhaitent maintenant aller plus loin dans des solutions plus structurées et plus diversifiées.

En effet, les Orange Money, Wari et autres consoeurs sont confrontées aujourd’hui à la limite de leur modèle issu de l’airtime : l’inclusion financière ne se limite pas à la seule digitalisation de la monnaie en P2P ou P2B si elle aboutit inévitablement par du cash out, d’une part, et si elle ne s’accompagne pas des services financiers dont a besoin la population pour se projeter dans le temps : crédit et assurance, en particulier. On se rend compte que les wallets servent principalement à l’envoi de fonds à distance, que ce soit pour payer des factures sans se déplacer ou envoyer des fonds depuis la ville vers les campagnes. Mais beaucoup moins au point de vente. La carte bancaire dans la ville est ainsi le moyen de paiement en monnaie électronique privilégié dans les lieux qui l’acceptent. Avec une interbancarité limitée souvent en intra-banque (acquéreur/émetteur), puisque le TPE SG n’accepte pas les cartes d’autres banques locales, par exemple. Par contre les cartes Visa ou MC étrangères fonctionnent plutôt bien.
On peut constater de ce point de vue un moindre antagonisme entre les différents acteurs de la sphère financière, même si certains EME issus de la téléphonie comme Orange n’ont pas encore appréhendé la mesure de la complexité de la régulation bancaire et financière qui s’applique aux banques par rapport à celle des EME. En étant EME, Orange se considère régulé comme les banques.
Plus que de la technologie, le besoin encore aujourd’hui est d’innover dans le type de produit et service à développer pour répondre aux préoccupations des acteurs (particuliers, entreprises), la dimension technologique étant en soutien.
Sur le financement et les paiements internationaux B2B, à notre la tendance de passer par les banques marocaines comme correspondent bank des banques africaines, particulièrement impactées par le de-risking. Le sujet reste prégnant.

La mise en œuvre de Bâle 2, rendue obligatoire en zone UEMOA depuis le 1er janvier, préoccupe également les banques dans son impact potentiel sur le financement de l’économie, et le chef du patronat a même évoqué devant le Premier ministre – dans le cadre d’un événement regroupant tout le patronat de la région auquel j’ai eu le loisir d’assister – le risque sur le financement du Plan Sénégal émergent. Aucune étude d’impact n’ayant été réalisée par la communauté bancaire, le point est difficile à appréhender.

Cependant, il est clair que la communauté bancaire se porte plutôt bien, à la fois pour les banques panafricaines « subsahariennes », celles dont le siège se trouve au Maroc et en Europe.


SIPEN

En matière de technologie, le SIPEN a fait salle comble avec de nombreux représentants de start up sénégalaises, de financiers en capital (Partech, fonds UK, UE, etc), d’espaces de co-working (Jokkolabs), d’incubateurs (CTIC, Gaïnde 2000) ou d’expériences d’intrapreneuriat (Sonatel/Orange), qui ont mis en exergue les besoins de formation, de concrétisation des idées et de faire se rencontrer les idée et le financement. CTIC, l’incubateur présent depuis 8 ans, incube sur 3 ans maximum et pérennise 80% des start up qu’il incube. Certaines start up incubées chez Sonatel sont aujourd’hui incubée chez Orange Global dans la Silicon Valley.

Il est à noter l’importance pour une startup de sortir du pays pour devenir bankable, comme le signale d’Adie, dont le concours starup est récompensé par un voyage dans la Silicon Valley, passage obligé pour ce faire.
Côté paiements, au-delà des solutions sur mobile qui, au final, sont assez limitées dans leurs fonctionnalités, des opérateurs privés bâtissent l’interopérabilité from scratch, en connectant à la fois les wallets mobile mais aussi ceux des banques ainsi que la monétique en proposant aux commerçants des solutions d’acquisition globales (Intouch, Paydunya, etc). A noter une polémique sur WeCashUp dont on parle beaucoup en Europe (la société a été récompensée par des prix d’innovation) mais dont l’activité patinerait dans la région et en Afrique centrale, avec des difficultés techniques – et donc un succès sur le terrain tout à fait relatif.
Néanmoins, cette interopérabilité entre wallets différents et entre pays différents, née en Afrique de l’Est (cf MFS Africa), est l’un des enjeux majeurs de maturation du secteur actuellement.

A noter également la relocalisation à Dakar depuis le Kenya de la fondatrice de BitPesa, société intéressante de FX et paiements B2B. Cette société de paiements internationaux basée sur la blockchain (fondée au Kenya et présente au UK et Luxembourg) vient d’acquérir l’européenne TransferZero (agréée en Espagne), lui permettant de développer son activité au départ de l’Europe (vers 200 pays, 50 devises).

Par ailleurs, des banques en lignes européennes s’intéressent de près au marché de la région, en particulier Sénégal avec des solutions en marque blanche. C’est pile le type de solution dont le marché local a besoin, avec davantage de valeur ajoutée et de dimension « bancaire » que ce que peuvent proposer les EME issus des telcos. Il y a des concurrents (cf Yup de la SG) mais très peu compte tenu de la taille du marché et de la présence marquée des éditeurs classiques de core banking; la difficile et coûteuse intégration de ces solutions parfois surdimensionnées à l’échelle des besoins des banques locales a d’ailleurs fait grincer pas mal de dents.

De l’argent et du philosophe

Quoi de plus prosaïque que l’argent, cet outil incontournable de toute société humaine et qui fait grand bruit – on parle bien d’espèces sonnantes et trébuchantes. Terme avec pléthore de synonymes argotiques, l’argent est des tabous des plus résistants.
S’il est vulgaire, c’est parce qu’il a un lien symbolique très fort avec le corps humain. Mais est-ce à dire, comme le suggère la définition du terme vulgaire, qu’il est « sans aucune élévation » ?
Loin de là. L’argent ne peut circuler que grâce au concept de monnaie, qui ne peut être sans caractère sacré. Il est aussi symbole et ne peut exister sans confiance.

Il ne peut donc qu’attirer notre attention, et c’est pour cela un sujet souvent traité.

1. De la valeur et du sacré de la monnaie

Historiquement, au-delà du simple troc direct entre deux marchandises, la nécessité de passer par une unité de référence est apparue chez les Grecs contemporains d’Homère et les Romains de la Haute Antiquité en 3000 avant Jésus Christ. Lesquels utilisaient le bœuf. C’est ainsi qu’a émergé le concept d’unité de compte pour calibrer les échanges de produits et services de valeur inégale et avec un délai dans le temps. La première unité de compte, le bœuf, a été choisie pour le caractère sacrificiel primordial de très grande valeur de l’animal. L’unité de compte doit en effet nécessairement être ressentie comme infiniment précieuse, liée au sacré, avec une valeur intrinsèque.
Valeur reconnue et fort appréciée dans les différentes cultures qui se rencontraient, le bétail n’était cependant guère pratique pour les commerçants voyageurs, qui avaient besoin d’unités de valeur reconnues, non périssables et faciles à transporter. Le sel a ainsi rendu service aux voyageurs : au 14e siècle, Marco Polo a mentionné dans son récit de voyage en Chine que le sel était pressé et estampillé de manière officielle, quarante barres de sel valant une barre d’or.
Pour être pratique, la monnaie doit donc être au minimum transportable, mais aussi divisible, identifiable et durable : c’est la raison pour laquelle le métal a progressivement assumé ce rôle dans la plupart des régions. Il s’est négocié sous la forme de gongs, d’épées, de couteaux, de haches, de bêches, de billes, de bijoux, etc. Une fois ces objets de troc acceptés par tous, leur valeur s’est standardisée plus ou moins. C’est à peu près à l’époque où la Chine créa sa monnaie que le phénomène apparut en Occident, plus particulièrement en Lydie (Ouest de l’Anatolie, dans la Turquie actuelle), où, entre 650 et 600 av. J.-C., date à laquelle on a produit des morceaux de métal poinçonnés, des statères, utilisés comme moyen de paiement. Cet estampillage garantissait un certain poids et, partant, une certaine valeur intrinsèque. Les premières pièces d’or et d’argent firent leur apparition sous le règne de Crésus, dernier roi de Lydie (environ 560-547 av. J.-C.). Le rapport entre les deux métaux fut fixé sur la base du lien symbolique existant à l’époque entre ceux-ci, d’une part, le soleil et la lune, d’autre part.

La valeur d’usage a ensuite fait place à une valeur symbolique Au milieu du 17e siècle, la Suède s’est trouvée dans une impasse monétaire: la monnaie d’argent avait disparu de la circulation et celle de cuivre, d’un poids trop élevé (certaines pièces frisaient les 20 kg), ne circulait pas suffisamment. A alors été introduite la première monnaie papier, monnaie reposant exclusivement sur la confiance, sur la base du principe de transfert de dette. L’avènement de la monnaie papier a induit la création de banques pour assurer son émission, ainsi que la confiance nécessaire… En 1661, la banque privée Stockholms Banco émit ainsi, pour la première fois en Europe, des billets au porteur qui n’étaient plus entièrement couverts par un dépôt de métal. A partir de cette date ont co-existé les monnaies papier créées par des banques privées et de la monnaie métallique, dont la frappe était réservée au monarque. L’avènement de la monnaie papier, moyen de paiement privé, dématérialisé, impliquant une création monétaire, a bouleversé alors les repères antérieurs du sacré et de la souveraineté monarchique.

Pour la psychanalyste Ilana Reiss-Schimmel, « Du point de vue du travail de symbolisation, l’apparition de la monnaie-papier représente un saut qualitatif supplémentaire. Non seulement il n’y a ici aucun rapport direct avec la marchandise, mais la monnaie devient pur signe, un chiffre imprimé sur un papier qui, en soi, n’a ni utilité ni valeur. Accepter ce que représente le signe et lui faire confiance – on parle à juste titre de monnaie fiduciaire – suppose que soit acquise une qualité de travail psychique où la représentation des bons objets internes est fiable, sans quoi la suspicion et la méfiance empêcheraient le fonctionnement du système.
Dans une perspective psychanalytique, le fait d’évoluer vers ce système et de pouvoir s’y inscrire exige une structure du Moi souple et solide à la fois. Le recul historique de la nécessité de lier l’être à son avoir, de la nécessité d’affecter à l’argent un support de valeur propre sous forme de substance précieuse, n’aurait pu se faire sans que la sphère psychique évolue. L’avènement d’un tel système requiert par exemple que soit bien établie la représentation de l’absence. Il faut en effet que l’appareil psychique soit en mesure de supporter un système moins sécurisé, susceptible de provoquer des sentiments de précarité et d’incertitude, où ce qui a été tenu pour inébranlable devient aléatoire et où la relativité est le seul absolu puisque la valeur de la marchandise ne se mesure que par rapport à une autre. »

L’essor de la société industrielle a conduit à généraliser la monnaie-papier, sous la forme du billet de banque, qui s’est véritablement développé à partir du 19e siècle. D’abord émis par des banques privées, il a ensuite été émis par les banques centrales à partir de leur création : la Banque de France a été créée en 1800.
Les différentes formes de monnaie ont continué ensuite à évoluer. Aujourd’hui, différentes formes dématérialisées de monnaie coexistent, sous forme de monnaie dite scripturale, par opposition à la monnaie dite fiduciaire qui ne représente qu’une petite part aujourd’hui de la valeur des paiements.

2. De la monnaie lien social

Dans l’ouvrage La Violence de la monnaie, co-écrit avec André Orléan en 1984, l’économiste Michel Aglietta réfute la neutralité de la monnaie dans l’économie et propose de « partir du point de vue selon lequel la monnaie est le premier lien social dans une société marchande ». Plus récemment, il définit la monnaie comme « un contrat social objectivé dans un medium commun par lequel la collectivité qui en fait usage […] rend à chacun de ses membres dans l’acte de payer ce qu’elle juge avoir reçu de lui par son activité».
La monnaie définit en quelque sorte un espace de collectivité d’échanges.
C’est par la logique de la monnaie que se reconnaît la valeur, que s’institue la valeur. Pour la psychanalyste Ilana Reiss-Schimmel, « L’histoire de l’échange et l’émergence de la monnaie nous apprennent que le système d’échange codé implique que les sujets soient considérés comme semblables et égaux dans la transaction. Or l’homme a, certes, une aptitude à l’échange mais il a fallu une lente évolution pendant des millénaires pour la rendre effective. »
Dans ce système, le nôtre, la monnaie devient le lien social primordial. C’est elle qui organise les rapports interpersonnels dont le caractère contractuel est de plus en plus étendu. Le développement des rapports salariaux, où chaque individu peut vendre (louer) sa force de travail, devrait conduire à gagner en liberté et en égalité, puisque la différence entre les individus ne serait que quantitative ; mais le sentiment d’identité est mis ici à rude épreuve puisque les sujets deviendraient aussi interchangeables.

3. La charge symbolique de l’argent

Les termes argotiques de l’argent (fric, caillasse, blé par exemple), concernent l’ensemble des pièces de monnaie de petite valeur, et – par extension – toute monnaie ayant un cours légal.
Les nombreux domaines qu’explorent les synonymes argotiques de l’argent en démontrent l’ampleur symbolique et, par là-même, la complexité du rapport de l’homme à l’argent.
La monnaie a trois fonctions théoriques : transaction, thésaurisation, spéculation. La banque au sens large a reçu délégation de l’institution émettrice de la monnaie et est l’établissement chargé de fournir les moyens de paiement (transaction), de garantir la sécurité des fonds épargnés (thésaurisation) ainsi que les structures et outils permettant de couvrir le risque (spéculation).
L’argent a ainsi une symbolique très forte :
– L’argent est synonyme de puissance, de force, de plaisir absolu. Par extension, il permet aussi à certains d’exercer un pouvoir sur les autres, ou pour combler une faille narcissique et ainsi disposer du pouvoir de se faire aimer.
– L’argent représente aussi la sécurité, la protection. D’où l’accumulation d’argent dans des proportions importantes, qui peut révéler être une sorte de rempart de protection contre la vieillesse, mais aussi contre la mort.
– Enfin, et non des moindres, l’argent est source de plaisir. Par extension, l’argent peut aussi être utilisé dans l’objectif – vain – de combler un vide intérieur, au même titre que l’alcool ou la nourriture, l’argent va combler ce manque.

Pour le psychanalyste, on ne peut comprendre les variations de la charge symbolique de l’argent sans se référer au travail de symbolisation consistant à transférer le sens des expériences relationnelles précoces, qui vont devenir inconscientes, à toutes celles qui vont suivre. En suivant la ligne de la pensé de Freud, qui conçoit l’argent dans son rapport à l’apprentissage du pouvoir sur son propre corps et sur sa mère par le nourrisson, puis l’enfant, « on comprend que le surinvestissement du symbole est la conséquence d’une gestion de la libido en processus primaire. Autrement dit : on projette sur l’argent le pouvoir de colmater les angoisses primitives, le pouvoir de satisfaire les fantasmes générés par les expériences orales et anales pour parvenir à un sentiment de complétude. »

En tant qu’intermédiaire dans l’échange, il peut aussi être un outil de transfert de la valeur et de compensation d’un échange déséquilibré, y compris dans les relations humaines. Que penser de ces couples qui se déchirent pour de l’argent au moment du divorce? Considérant avoir mis de côté une partie de sa vie à s’occuper plus des enfants que le conjoint et demander compensation financière ex post. Introduire l’argent dans la relation entre deux personnes c’est risquer de faire appel – à tort – à la notion de valeur des deux protagonistes et dépasser la notion du travail et du service échangé, et entrer dans des considérations très complexes, car l’on peut y projeter beaucoup d’affects que ce qui ne relèverait que du sonnant et trébuchant.

4. L’argent, le capitalisme et l’humain

Dans une société libéralo-capitaliste telle que la nôtre, où l’argent occupe une place fondamentale, ne pas pouvoir en parler tranquillement est une vraie gêne. Comme le montre Bourdieu, et à sa suite les sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot, le masque du tabou, de la pudeur, de la discrétion dont on couvre les questions relatives à l’argent, empêche beaucoup de vrais débats économiques et politiques. Or, c’est bien l’argent qui fait la différence entre emploi et travail. Que veut-on faire d’une société toute robotisée ? Si c’est bienveillant vis-à-vis de l’ensemble des humains, pourquoi pas. Mais sinon, quid d’une économie qui ne serait pas adressée à l’homme ? Pour le sociologue Raphaël Logier, l’emploi sert à produire de la richesse, ce n’est pas l’emploi qui est la richesse. Passer du mythe du plein-emploi à la pleine activité, en accompagnant la robotisation, qui libère de l’esclavage du travail, n’est possible que si l’on redistribue la richesse ainsi créée à tous. Pour Bernard Stiegler, la robotisation est une bonne chose à condition que l’on développe des moyens d’investissement très importants pour développer de nouveaux savoirs chez les individus et développer une activité sociale et non plus productive.
Pour ce que qui nous concerne ici et maintenant, le travail du philosophe est un travail sur le corps et l’esprit, indissociables, pour toucher l’âme, et l’argent y a aussi sa place, une place primordiale. A partir du moment où l’on accepte de s’ouvrir au regard de l’autre sur soi, de lui demander, comme nous le faisons, de nous dire ce qu’il voit en nous et nous aider ainsi à progresser, nous n’avons plus à avoir peur de l’échange. De donner et de recevoir. C’est à nous-même que nous donnons in fine lorsque nous le faisons. C’est nous-même que nous faisons grandir en observant le monde, en étant dans le monde. L’argent est le moyen d’entretenir ce corps dont le philosophe ne peut se passer pour (bien) penser. L’argent ne deviendra caduque qu’une fois compris que ce qu’il y a à trouver est en chacun et n’a ni prix ni termes de l’échange : l’amour universel.

Regtechs

La conférence sur les nouveaux acteurs des paiements et le potentiel des Regtechs, c’est le « Regtech Leaders Forum« , 6-7 septembre 2017 à Bruxelles. Riches échanges sur les challenges rencontrés par les acteurs traditionnels des paiements et les Fintechs : la régulation, le fait qu’il ne suffit pas de lancer une app mais qu’il faut aussi (surtout!) gagner ses galons de marque concrètement (ou « digital finity« ) – car les revenus sont liés à l’échelle – et les GAFA. 15000 Fintechs listées globalement, avec 150 milliards USD investis à date. Sur les 30 domaines dans lesquels opèrent les Fintechs, 10 sont liés directement aux paiements, 10 indirectement.

Question qui me paraît cruciale: les Fintechs reflètent la compétition capitaliste, familière aux acteurs américains. Pour Jamie Dimon, Pdg de JP Morgan Chase, il n’est pas surprenant que les Fintechs « veuillent manger au dîner des banques ». Les acteurs français/européens, plutôt « fonctionnaires » dans leur façon d’appréhender la banque et les services financiers, sauront-ils trouver leur voie dans ce bouleversement inévitable des modèles?

Dans ce contexte, et après 10 années de crise, les Regtechs ont l’avantage de proposer des solutions technologiques au service de la conformité des activités aux multiples et complexes régulations. En se plaçant comme le meilleur ami du Compliance Officer, elles se positionnent moins en concurrentes qu’en partenaires des acteurs traditionnels. Mais là encore rien n’est évident: sur quelles données s’appuyer sans communiquer à tous vents les informations que le client a confiées à sa banque, qui va réguler les données et les Regtechs, quelle sémantique pour permettre une uniformisation des données, etc. Et c’est bien sur la base des données transmises par les acteurs du marché dans le cadre des reportings périodiques que le superviseur exerce son mandat…