De l’argent et du philosophe

Quoi de plus prosaïque que l’argent, cet outil incontournable de toute société humaine et qui fait grand bruit – on parle bien d’espèces sonnantes et trébuchantes. Terme avec pléthore de synonymes argotiques, l’argent est des tabous des plus résistants.
S’il est vulgaire, c’est parce qu’il a un lien symbolique très fort avec le corps humain. Mais est-ce à dire, comme le suggère la définition du terme vulgaire, qu’il est « sans aucune élévation » ?
Loin de là. L’argent ne peut circuler que grâce au concept de monnaie, qui ne peut être sans caractère sacré. Il est aussi symbole et ne peut exister sans confiance.
Il ne peut donc qu’attirer notre attention, et c’est pour cela un sujet souvent traité.
1. De la valeur et du sacré de la monnaie
Historiquement, au-delà du simple troc direct entre deux marchandises, la nécessité de passer par une unité de référence est apparue chez les Grecs contemporains d’Homère et les Romains de la Haute Antiquité en 3000 avant Jésus Christ. Lesquels utilisaient le bœuf. C’est ainsi qu’a émergé le concept d’unité de compte pour calibrer les échanges de produits et services de valeur inégale et avec un délai dans le temps. La première unité de compte, le bœuf, a été choisie pour le caractère sacrificiel primordial de très grande valeur de l’animal. L’unité de compte doit en effet nécessairement être ressentie comme infiniment précieuse, liée au sacré, avec une valeur intrinsèque.
Valeur reconnue et fort appréciée dans les différentes cultures qui se rencontraient, le bétail n’était cependant guère pratique pour les commerçants voyageurs, qui avaient besoin d’unités de valeur reconnues, non périssables et faciles à transporter. Le sel a ainsi rendu service aux voyageurs : au 14e siècle, Marco Polo a mentionné dans son récit de voyage en Chine que le sel était pressé et estampillé de manière officielle, quarante barres de sel valant une barre d’or.
Pour être pratique, la monnaie doit donc être au minimum transportable, mais aussi divisible, identifiable et durable : c’est la raison pour laquelle le métal a progressivement assumé ce rôle dans la plupart des régions. Il s’est négocié sous la forme de gongs, d’épées, de couteaux, de haches, de bêches, de billes, de bijoux, etc. Une fois ces objets de troc acceptés par tous, leur valeur s’est standardisée plus ou moins. C’est à peu près à l’époque où la Chine créa sa monnaie que le phénomène apparut en Occident, plus particulièrement en Lydie (Ouest de l’Anatolie, dans la Turquie actuelle), où, entre 650 et 600 av. J.-C., date à laquelle on a produit des morceaux de métal poinçonnés, des statères, utilisés comme moyen de paiement. Cet estampillage garantissait un certain poids et, partant, une certaine valeur intrinsèque. Les premières pièces d’or et d’argent firent leur apparition sous le règne de Crésus, dernier roi de Lydie (environ 560-547 av. J.-C.). Le rapport entre les deux métaux fut fixé sur la base du lien symbolique existant à l’époque entre ceux-ci, d’une part, le soleil et la lune, d’autre part.
La valeur d’usage a ensuite fait place à une valeur symbolique Au milieu du 17e siècle, la Suède s’est trouvée dans une impasse monétaire: la monnaie d’argent avait disparu de la circulation et celle de cuivre, d’un poids trop élevé (certaines pièces frisaient les 20 kg), ne circulait pas suffisamment. A alors été introduite la première monnaie papier, monnaie reposant exclusivement sur la confiance, sur la base du principe de transfert de dette. L’avènement de la monnaie papier a induit la création de banques pour assurer son émission, ainsi que la confiance nécessaire… En 1661, la banque privée Stockholms Banco émit ainsi, pour la première fois en Europe, des billets au porteur qui n’étaient plus entièrement couverts par un dépôt de métal. A partir de cette date ont co-existé les monnaies papier créées par des banques privées et de la monnaie métallique, dont la frappe était réservée au monarque. L’avènement de la monnaie papier, moyen de paiement privé, dématérialisé, impliquant une création monétaire, a bouleversé alors les repères antérieurs du sacré et de la souveraineté monarchique.
Pour la psychanalyste Ilana Reiss-Schimmel, « Du point de vue du travail de symbolisation, l’apparition de la monnaie-papier représente un saut qualitatif supplémentaire. Non seulement il n’y a ici aucun rapport direct avec la marchandise, mais la monnaie devient pur signe, un chiffre imprimé sur un papier qui, en soi, n’a ni utilité ni valeur. Accepter ce que représente le signe et lui faire confiance – on parle à juste titre de monnaie fiduciaire – suppose que soit acquise une qualité de travail psychique où la représentation des bons objets internes est fiable, sans quoi la suspicion et la méfiance empêcheraient le fonctionnement du système.
Dans une perspective psychanalytique, le fait d’évoluer vers ce système et de pouvoir s’y inscrire exige une structure du Moi souple et solide à la fois. Le recul historique de la nécessité de lier l’être à son avoir, de la nécessité d’affecter à l’argent un support de valeur propre sous forme de substance précieuse, n’aurait pu se faire sans que la sphère psychique évolue. L’avènement d’un tel système requiert par exemple que soit bien établie la représentation de l’absence. Il faut en effet que l’appareil psychique soit en mesure de supporter un système moins sécurisé, susceptible de provoquer des sentiments de précarité et d’incertitude, où ce qui a été tenu pour inébranlable devient aléatoire et où la relativité est le seul absolu puisque la valeur de la marchandise ne se mesure que par rapport à une autre. »
L’essor de la société industrielle a conduit à généraliser la monnaie-papier, sous la forme du billet de banque, qui s’est véritablement développé à partir du 19e siècle. D’abord émis par des banques privées, il a ensuite été émis par les banques centrales à partir de leur création : la Banque de France a été créée en 1800.
Les différentes formes de monnaie ont continué ensuite à évoluer. Aujourd’hui, différentes formes dématérialisées de monnaie coexistent, sous forme de monnaie dite scripturale, par opposition à la monnaie dite fiduciaire qui ne représente qu’une petite part aujourd’hui de la valeur des paiements.
2. De la monnaie lien social
Dans l’ouvrage La Violence de la monnaie, co-écrit avec André Orléan en 1984, l’économiste Michel Aglietta réfute la neutralité de la monnaie dans l’économie et propose de « partir du point de vue selon lequel la monnaie est le premier lien social dans une société marchande ». Plus récemment, il définit la monnaie comme « un contrat social objectivé dans un medium commun par lequel la collectivité qui en fait usage […] rend à chacun de ses membres dans l’acte de payer ce qu’elle juge avoir reçu de lui par son activité».
La monnaie définit en quelque sorte un espace de collectivité d’échanges.
C’est par la logique de la monnaie que se reconnaît la valeur, que s’institue la valeur. Pour la psychanalyste Ilana Reiss-Schimmel, « L’histoire de l’échange et l’émergence de la monnaie nous apprennent que le système d’échange codé implique que les sujets soient considérés comme semblables et égaux dans la transaction. Or l’homme a, certes, une aptitude à l’échange mais il a fallu une lente évolution pendant des millénaires pour la rendre effective. »
Dans ce système, le nôtre, la monnaie devient le lien social primordial. C’est elle qui organise les rapports interpersonnels dont le caractère contractuel est de plus en plus étendu. Le développement des rapports salariaux, où chaque individu peut vendre (louer) sa force de travail, devrait conduire à gagner en liberté et en égalité, puisque la différence entre les individus ne serait que quantitative ; mais le sentiment d’identité est mis ici à rude épreuve puisque les sujets deviendraient aussi interchangeables.
3. La charge symbolique de l’argent
Les termes argotiques de l’argent (fric, caillasse, blé par exemple), concernent l’ensemble des pièces de monnaie de petite valeur, et – par extension – toute monnaie ayant un cours légal.
Les nombreux domaines qu’explorent les synonymes argotiques de l’argent en démontrent l’ampleur symbolique et, par là-même, la complexité du rapport de l’homme à l’argent.
La monnaie a trois fonctions théoriques : transaction, thésaurisation, spéculation. La banque au sens large a reçu délégation de l’institution émettrice de la monnaie et est l’établissement chargé de fournir les moyens de paiement (transaction), de garantir la sécurité des fonds épargnés (thésaurisation) ainsi que les structures et outils permettant de couvrir le risque (spéculation).
L’argent a ainsi une symbolique très forte :
– L’argent est synonyme de puissance, de force, de plaisir absolu. Par extension, il permet aussi à certains d’exercer un pouvoir sur les autres, ou pour combler une faille narcissique et ainsi disposer du pouvoir de se faire aimer.
– L’argent représente aussi la sécurité, la protection. D’où l’accumulation d’argent dans des proportions importantes, qui peut révéler être une sorte de rempart de protection contre la vieillesse, mais aussi contre la mort.
– Enfin, et non des moindres, l’argent est source de plaisir. Par extension, l’argent peut aussi être utilisé dans l’objectif – vain – de combler un vide intérieur, au même titre que l’alcool ou la nourriture, l’argent va combler ce manque.
Pour le psychanalyste, on ne peut comprendre les variations de la charge symbolique de l’argent sans se référer au travail de symbolisation consistant à transférer le sens des expériences relationnelles précoces, qui vont devenir inconscientes, à toutes celles qui vont suivre. En suivant la ligne de la pensé de Freud, qui conçoit l’argent dans son rapport à l’apprentissage du pouvoir sur son propre corps et sur sa mère par le nourrisson, puis l’enfant, « on comprend que le surinvestissement du symbole est la conséquence d’une gestion de la libido en processus primaire. Autrement dit : on projette sur l’argent le pouvoir de colmater les angoisses primitives, le pouvoir de satisfaire les fantasmes générés par les expériences orales et anales pour parvenir à un sentiment de complétude. »
En tant qu’intermédiaire dans l’échange, il peut aussi être un outil de transfert de la valeur et de compensation d’un échange déséquilibré, y compris dans les relations humaines. Que penser de ces couples qui se déchirent pour de l’argent au moment du divorce? Considérant avoir mis de côté une partie de sa vie à s’occuper plus des enfants que le conjoint et demander compensation financière ex post. Introduire l’argent dans la relation entre deux personnes c’est risquer de faire appel – à tort – à la notion de valeur des deux protagonistes et dépasser la notion du travail et du service échangé, et entrer dans des considérations très complexes, car l’on peut y projeter beaucoup d’affects que ce qui ne relèverait que du sonnant et trébuchant.
4. L’argent, le capitalisme et l’humain
Dans une société libéralo-capitaliste telle que la nôtre, où l’argent occupe une place fondamentale, ne pas pouvoir en parler tranquillement est une vraie gêne. Comme le montre Bourdieu, et à sa suite les sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot, le masque du tabou, de la pudeur, de la discrétion dont on couvre les questions relatives à l’argent, empêche beaucoup de vrais débats économiques et politiques. Or, c’est bien l’argent qui fait la différence entre emploi et travail. Que veut-on faire d’une société toute robotisée ? Si c’est bienveillant vis-à-vis de l’ensemble des humains, pourquoi pas. Mais sinon, quid d’une économie qui ne serait pas adressée à l’homme ? Pour le sociologue Raphaël Logier, l’emploi sert à produire de la richesse, ce n’est pas l’emploi qui est la richesse. Passer du mythe du plein-emploi à la pleine activité, en accompagnant la robotisation, qui libère de l’esclavage du travail, n’est possible que si l’on redistribue la richesse ainsi créée à tous. Pour Bernard Stiegler, la robotisation est une bonne chose à condition que l’on développe des moyens d’investissement très importants pour développer de nouveaux savoirs chez les individus et développer une activité sociale et non plus productive.
Pour ce que qui nous concerne ici et maintenant, le travail du philosophe est un travail sur le corps et l’esprit, indissociables, pour toucher l’âme, et l’argent y a aussi sa place, une place primordiale. A partir du moment où l’on accepte de s’ouvrir au regard de l’autre sur soi, de lui demander, comme nous le faisons, de nous dire ce qu’il voit en nous et nous aider ainsi à progresser, nous n’avons plus à avoir peur de l’échange. De donner et de recevoir. C’est à nous-même que nous donnons in fine lorsque nous le faisons. C’est nous-même que nous faisons grandir en observant le monde, en étant dans le monde. L’argent est le moyen d’entretenir ce corps dont le philosophe ne peut se passer pour (bien) penser. L’argent ne deviendra caduque qu’une fois compris que ce qu’il y a à trouver est en chacun et n’a ni prix ni termes de l’échange : l’amour universel.
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La transformation digitale de l’intermédiation bancaire : FinTechs et Ecosystème

Pôle Finance Innovation – Livre blanc « La transformation digitale de l’intermédiation bancaire : FinTechs et Ecosystème »
Contribution

Le digital est devenu un impératif pour l’entreprise et aucune région de la planète ne peut aujourd’hui échapper à son influence. Dans les pays en émergence, le numérique permet de réaliser des gains générationnels importants, dépassant les limites des déficits en infrastructures. En Europe et aux Etats-Unis, il implique pleinement le client comme acteur de sa propre relation à l’argent et le remet au centre des préoccupations des entreprises bancaires et autres prestataires de paiement. L’entreprise bancaire est ainsi devenue connectée (multicanal e-commerce, applications mobiles, tablettes, paiement intégré, etc.), intelligente (exploitation des données pour la banque, monétisation des données client, identité numérique, développement de la transversalité entre les différentes branches, etc.), agile (nouveaux moyens de paiement, Bring your own device, dématérialisation, Cloud) et sociale (image de marque, crowdfunding, médias sociaux, économie sociale).
La transformation des banques de détail, en réponse à ces évolutions de marché, se traduit par l’optimisation, via internet, de l’expérience client, de la transformation des processus opérationnels, de l’évolution des organisations et des modes de fonctionnement internes, et de la transformation du business model des banques. Ces adaptations de la banque de détail, de son organisation et de ses modes de fonctionnement, impactent ses métiers : activités, environnement et compétences-clés. Selon Michel Serres, la révolution numérique en cours aura des effets au moins aussi considérables qu’en leur temps l’invention de l’écriture puis celle de l’imprimerie. Les notions de temps et d’espace en sont totalement transformées et les façons d’accéder à la connaissance profondément modifiées (Petite Poucette, 2012).
Les smartphones permettent de construire une relation-client en continu ; ils deviennent aussi interfaces de pilotage de services. Le mobile change la donne, car il permet de construire une relation continue dans le temps avec le consommateur. En tant qu’amplificateur de la relation client, il permet aux banques d’entrer dans le quotidien des individus en leur apportant de nouveaux services, par exemple en envoyant des alertes SMS. Mais, en contrepartie, face à la multiplication des objets connectés, le défi consiste à proposer une plate-forme unique pour simplifier la gestion par l’utilisateur et apporter une cohérence d’ensemble. La transformation de l’expérience client ne constitue, cependant, que la face immergée de la transformation numérique de la banque, qui concerne pour une grande part ses processus opérationnels. L’automatisation des processus constitue en effet une opportunité forte de croissance pour la banque, lui permettant de raccourcir et de simplifier les démarches bancaires. C’est donc une révolution du fonctionnement interne qu’induit et que permet l’innovation, au travers, en particulier, d’un meilleur pilotage de l’activité.
De nouveaux acteurs émergent dans le secteur des flux, profitant parfois du manque d’agilité des acteurs ayant acquis une taille critique à l’échelle de l’activité bancaire « traditionnelle ». 10 à 40% des revenus des acteurs les plus menacés des services bancaires seraient remis en cause par l’arrivée de nouveaux acteurs. Si la règlementation joue un rôle important sur la conservation de la spécificité bancaire (conservation des dépôts et création monétaire), elle peut aussi limiter la capacité des banques à innover agilement. Faut-il les opposer ? Les expériences de filialisation de PSP récentes en la matière, ne serait-ce qu’en France, démontrent au contraire la forte complémentarité entre ces acteurs, les uns expérimentés en quête d’agilité, les autres, nouveaux entrants, en quête d’expérience et de cette taille critique. L’expérience des opérateurs de téléphonie mobile cherchant à obtenir des agréments bancaires, ou les banques une licence d’opérateur de téléphonie mobile virtuelle (MVNO), montrent, encore une fois que les Fintechs ne se substituent pas aux banques mais qu’elles sont complémentaires dans un écosystème en pleine évolution, créateur de valeur. Si Lavoisier a raison et que « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », alors la coopération entre acteurs demeure la voie idoine d’une évolution harmonieuse du secteur.

Paris, le 31 mars 2016

Bee

Avec 16 années d’expérience pragmatique dans le domaine des moyens de paiements au sein du Groupe Banque Populaire puis de BPCE,

combinées à 20 années d’analyse des évolutions des systèmes bancaires et financiers à l’échelle mondiale en tant qu’économiste,

l’objet de cette initiative est de mettre à profit cette expérience, à la fois opérationnelle et stratégique, au service des mutations en cours des banques et services financiers en Afrique. Auteur de deux ouvrages sur les régions Afrique et MENA, j’ai une connaissance fine des problématiques bancaires et financières de la région.

Pourquoi « Bee »? Parce que, telle l’abeille, l’objectif est de partager les bonnes pratiques éprouvées et permettre leur fructification.

Cette expertise peut être envisagée sour plusieurs formes et différents axes:

– une contribution à des réflexions stratégiques en amont de projets de régulation visant à promouvoir des services financiers, de paiement, au service de l’inclusion financière;

– une étude stratégique au service d’un établissement qui veut restructurer une filière paiements, ou introduire un nouveau service pour ses clients, et ainsi déterminer la meilleure voie pour ce faire;

– toute autre étude stratégique ou gestion de projet, du pré-cadrage à la livraison.

Le secteur bancaire de l’ombre

Le Financial Stability Board a publié mi-novembre son troisième rapport annuel sur le Système bancaire de l’ombre (ou Shadow Banking System -SBS, dans lequel il dresse un état des lieux dans 25 économies matures, y compris la zone euro. Le FSB y établit que l’intermédiation financière non bancaire a crû de 5000 milliards de dollars en 2012, pour atteindre un montant global de 71000 milliards de dollars.

Ils sont pour un tiers aux Etats-Unis et un tiers en Europe, 14% au Royaume-Uni, ainsi qu’au Japon, Chine, Brésil, Suisse, Corée, Canada, HK et Australie. Le SBS défini par le FSB recouvre principalement le financement hors de la zone régulée bancaire par dispersion du risque au moyen de la titrisation; sous cette forme, il se trouve principalement dans les pays avancés, tandis que les pays émergents, notamment en Chine ou en Inde, ont un « système bancaire de l’ombre » sous la forme d’une alternative non régulée à l’intermédiation bancaire. En d’autres termes, dans le premier cas, et en particulier en Europe, l’on assiste à une désintermédiation des banques, poussée par un renforcement drastique des exigences règlementaires post-crise et une innovation, notamment sur les moyens de paiement, qui fait émerger de nouveaux acteurs, non bancaires. A terme, on assiste à un phénomène qui pourrait ressembler à celui qu’à connu les Etats-Unis jusqu’en 2007, avec une réduction très conséquente de la part des actifs du « coeur » hautement régulé et en faveur d’une « périphérie » beaucoup moins régulée et vers laquelle ont été transférés les risques sans toutefois que soit rompu le lien avec le « coeur ». Dans le second cas, le SBS permettrait de pallier à ce jour l’incapacité du secteur bancaire à financer les besoins des agents économiques individuels selon certains. L’expérience montre que l’absence de régulation est source d’excès comme en témoignent les taux et conditions usuraires rencontrés dans la plupart des pays sans régulation ainsi que les bulles de financement immobilier hors « coeur » régulé aux Etats-Unis ou en Chine.
Mais la régulation est aujourd’hui un exercice périlleux, où des efforts trop appuyés (et efficaces finalement) pour réduire la taille des banques (aboutissant à une situation où ces dernières cherchent à ne plus être catégorisables comme « Too big to fail »), repoussent au-delà des frontières du régulé un volume toujours plus important d’actifs financiers. Si les régulateurs n’ont pas éludé la nécessité de sa régulation, l’ouvrage est d’ampleur puisque, par définition, l’on part de beaucoup plus loin. L’intérêt des régulateurs et superviseurs bancaires ne fait pas nécessairement celui de ceux du système financier dans son ensemble. Et du contribuable in fine.

Africa Banking Forum 2016

La deuxième table ronde sur l’innovation et la bancarisation, à laquelle j’ai participé, a mis en exergue les enjeux et difficultés rencontrées spécifiquement par le continent. Si l’innovation technologique lui permet de dépasser les limites de l’insuffisance en infrastructures, via le téléphone mobile par exemple, il doit également affronter de nouveaux enjeux de sécurité avec le développement de services financiers accessibles à tous et permettant de collecter des fonds, globalement, considérables, et gérés aujourd’hui par les opérateurs de téléphonie mobile. Ils sont, certes, bancarisés par l’établissement de monnaie électronique (agrémenté par les autorités) qui doit cantonner ses fonds sur un compte bancaire.Un enjeu, de taille, reste encore à traiter de concert entre les autorités bancaires, financières et des télécom : la (bonne) réglementation qui permettra au secteur de continuer à ce secteur  de se développer, au service des clients et permettant de développer la confiance de ces derniers dans ces nouveaux outils numériques. Ma présentation est disponible ICI.

Autre sujet traité lors de notre panel, l’analyse des données collectées par la banque devrait, en outre, lui permettre une meilleure connaissance de son client et de son comportement. Le client devient, plus que jamais, placé au centre de la relation avec la banque et l’institution financière, et fait de plus en plus  l’objet de toutes les attentions.

Le programme.

La synthèse.

La banque et nouveaux acteurs du digital : concurrence ou complémentarité?

Le digital est devenu un impératif pour l’entreprise et aucune région de la planète ne peut aujourd’hui échapper à son influence. Dans les pays en émergence, le numérique permet de réaliser des gains générationnels importants, dépassant les limites des déficits en infrastructures. En Europe et aux Etats-Unis, il implique pleinement le client comme acteur de sa propre relation à l’argent et le remet au centre des préoccupations des entreprises bancaires et autres prestataires de paiement. L’entreprise bancaire est ainsi devenue connectée (multicanal e-commerce, applications mobiles, tablettes, paiement intégré, etc.), intelligente (exploitation des données pour la banque, monétisation des données client, identité numérique, développement de la transversalité entre les différentes branches, etc.), agile (nouveaux moyens de paiement, Bring your own device, dématérialisation, Cloud) et sociale (image de marque, crowdfunding, médias sociaux, économie sociale).La transformation des banques de détail, en réponse à ces évolutions de marché, se traduit par l’optimisation, via internet, de l’expérience client, de la transformation des processus opérationnels, de l’évolution des organisations et des modes de fonctionnement internes, et de la transformation du business model des banques. Ces adaptations de la banque de détail, de son organisation et de ses modes de fonctionnement, impactent ses métiers : activités, environnement et compétences-clés. Selon Michel Serres, la révolution numérique en cours aura des effets au moins aussi considérables qu’en leur temps l’invention de l’écriture puis celle de l’imprimerie. Les notions de temps et d’espace en sont totalement transformées et les façons d’accéder à la connaissance profondément modifiées (Petite Poucette, 2012).

Les smartphones permettent de construire une relation-client en continu ; ils deviennent aussi interfaces de pilotage de services. Le mobile change la donne, car il permet de construire une relation continue dans le temps avec le consommateur. En tant qu’amplificateur de la relation client, il permet aux banques d’entrer dans le quotidien des individus en leur apportant de nouveaux services, par exemple en envoyant des alertes SMS. Mais, en contrepartie, face à la multiplication des objets connectés, le défi consiste à proposer une plate-forme unique pour simplifier la gestion par l’utilisateur et apporter une cohérence d’ensemble. La transformation de l’expérience client ne constitue, cependant, que la face immergée de la transformation numérique de la banque, qui concerne pour une grande part ses processus opérationnels. L’automatisation des processus constitue en effet une opportunité forte de croissance pour la banque, lui permettant de raccourcir et de simplifier les démarches bancaires. C’est donc une révolution du fonctionnement interne qu’induit et que permet l’innovation, au travers, en particulier, d’un meilleur pilotage de l’activité.

De nouveaux acteurs émergent dans le secteur des flux, profitant parfois du manque d’agilité des acteurs ayant acquis une taille critique à l’échelle de l’activité bancaire « traditionnelle ». 10 à 40% des revenus des acteurs les plus menacés des services bancaires seraient remis en cause par l’arrivée de nouveaux acteurs. Si la règlementation joue un rôle important sur la conservation de la spécificité bancaire (conservation des dépôts et création monétaire), elle peut aussi limiter la capacité des banques à innover agilement. Faut-il les opposer ? Les expériences de filialisation de PSP récentes en la matière, ne serait-ce qu’en France, démontrent au contraire la forte complémentarité entre ces acteurs, les uns expérimentés en quête d’agilité, les autres, nouveaux entrants, en quête d’expérience et de cette taille critique. L’expérience des opérateurs de téléphonie mobile cherchant à obtenir des agréments bancaires, ou les banques une licence d’opérateur de téléphonie mobile virtuelle (MVNO), montrent, encore une fois que les Fintechs ne se substituent pas aux banques mais qu’elles sont complémentaires dans un écosystème en pleine évolution, créateur de valeur. Si Lavoisier a raison et que « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », alors la coopération entre acteurs demeure la voie idoine d’une évolution harmonieuse du secteur.

« Subprimes » : rappels historiques

L’innovation financière a permis la création ou le développement de nouveaux produits sophistiqués (titrisation, titrisation de titrisation, produits dérivés…) dont l’avantage reconnu était de répartir le risque entre un plus grand nombre d’agents et d’assurer une plus grande stabilité au système financier. Toutefois, les inconvénients d’une telle dispersion du risque, qui a conduit à une grande opacité des produits financiers, n’étaient pas correctement perçus, faute de recul historique et d’incitations adaptées en matière de contrôle de la qualité.

La régulation financière, quant à elle, présentait avant la crise d’importantes lacunes face au développement de l’activité des institutions de la « périphérie » et face aux évolutions du marché.

La crise des crédits hypothécaires américains dits « subprimes » s’est nourrie de ces évolutions.

Les ménages américains dont l’accès au crédit était jusque là très limité, parce qu’ils ne présentaient pas de garanties suffisantes en termes de revenu, d’emploi ou de patrimoine, se sont vu offrir à partir des années quatre-vingt dix la possibilité de contracter des emprunts immobiliers adaptés, voire des emprunts que tous savaient non remboursables sur la part du revenu disponible mais, du fait de la bulle immobilière, via une appréciation de la valeur de la maison. Les conditions de prêt étaient fixées en majorant les taux « ordinaires » par des primes de risque et des primes de « dossier » élevées. De surcroît, sur ce segment du marché, où les établissements bancaires sont mal implantés (quartiers pauvres, zones urbaines sinistrées, etc.), le démarchage des clients était souvent effectué par des courtiers qui travaillaient à la commission, contribuant encore à augmenter le coût des emprunts. Ils tablaient en effet sur l’incapacité de leurs clients à faire jouer la concurrence et à analyser le sens des montages complexes qui leur étaient proposés : pénalités de remboursement anticipé visant à les empêcher de refinancer leur hypothèque à des conditions plus avantageuses, taux ultra-attractifs pendant les premières années débouchant de facto sur un accroissement de leur dette (amortissements négatifs), taux « rapaces » accordés délibérément en vue d’une saisie à terme, etc.

Une partie non négligeable des crédits immobiliers accordés aux ménages (de l’ordre de 40%) était proposée par des courtiers opérant souvent pour le compte d’institutions non bancaires peu ou mal régulées.

Ces emprunts étaient gagés sur la valeur du logement apporté en garantie (crédit hypothécaire) et les risques pris par les prêteurs se sont accrus durant la période de hausse persistante des prix immobiliers. Les prêteurs ont même permis la souscription de nouveaux emprunts, gagés sur les plus-values latentes et utilisés notamment pour financer l’acquisition de biens durables.

Concomitamment, de la mi-2000 à 2003,la Feda réduit ses taux directeurs de 6,5% à 1% afin de juguler la crise financière née de la bulle internet de 2000. Par la création massive de liquidités,la Fedtablait alors sur une relance par la consommation à crédit. L’endettement global des ménages a progressé à un rythme particulièrement rapide, de +10,6% l’an en moyenne entre 2000 et 2006. Leur endettement massif dans le secteur de l’immobilier, dont la valeur a doublé entre 2000 et2006, apar ailleurs dégagé un pouvoir d’achat supplémentaire formidable. Par exemple, six millions de ménages sont devenus propriétaires en empruntant 100% des fonds nécessaires, avant de continuer à solliciter des prêts sur la valeur majorée de leur bien…

Ces créances hypothécaires à risque ont été disséminées dans les bilans de nombreuses institutions financières par le mécanisme de la titrisation : des titres financiers ont été générés en assemblant des crédits immobiliers. Les produits titrisés ont été structurés et labellisés. Structurés en fonction de probabilités de défauts et donc « tranchés », et plus encore labellisés par des agences de rating qui avaient approuvé la méthode suivie, ce qui permettait une garantie par des assureurs spécialisés, dits « monoline ». Des produits notés comme sûrs, certes complexes, se distribuaient alors, assortis d’une rémunération plus élevée que leur note. Cette anomalie était, à l’époque, attribuée à la sophistication des opérateurs. Ce procédé d’assurance via des « monolines » a été créé au début des années quatre-vingt dix pour les municipalités américaines, et dévoyé pour les « subprimes », un système jugé solide pour les assureurs qui ne pensaient pas avoir à payer plus de sinistres qu’ils ne l’avaient fait auparavant.

Les banques n’achetaient et ne vendaient pas toujours elles-mêmes ces actifs mais passaient par des sociétés intermédiaires (« véhicules spéciaux »), ce qui leur permettait de ne pas faire figurer ces titres à leur bilan. Les banques ont ainsi transféré le risque de crédit à des entités dédiées, appelés « conduits », SIV (Special Investment Vehicules) ou Fonds communs de créances (Special Purpose Vehicules).

Ces pratiques ont donné l’impression erronée que le risque était sorti du système financier. L’expérience a montré que tel n’était pas le cas. Le risque avait été transféré du « cœur » vers la « périphérie », et les deux demeuraient très liés…

Transmission de la crise immobilière au domaine financier

L’expansion de ces crédits a pris au fil des ans un tour incontrôlé. Ainsi, le montant total de ces crédits « subprimes » a considérablement progressé, passant de 2,4 % à 13 % du total de l’encours de prêts immobiliers aux États-Unis entre 1998 et 2007 et même 40 % des nouveaux crédits souscrits en 2007 (source Réserve Fédérale).

Il n’est par conséquent pas surprenant que les crédits « subprimes » soient ceux par qui la crise s’est manifestée en premier. Les limites à l’endettement, le retournement du marché de l’immobilier (cf infra) et la hausse des taux directeurs, après des niveaux exceptionnellement bas du début des années 2000, ont fini par invalider les hypothèses sur lesquelles s’appuyait le développement des crédits « subprimes ».

Tout d’abord, l’endettement des ménages américains a atteint un niveau tel que la demande de logements n’a pu continuer à croître à un rythme aussi soutenu. Les prix de l’immobilier ont plafonné avant d’accuser, à partir du milieu de l’année 2006, la chute la plus notable depuis plus d’un siècle (cf. graphique 1), l’offre de logements étant nettement en excès (les stocks de logements neufs individuels, qui représentaient environ 4 mois de vente jusqu’en 2005, ont ensuite crû continûment jusqu’à 13 mois de vente fin 2008). Ce retournement des prix a rendu intenable la situation des ménages, d’autant plus que, dans de nombreux cas, les mensualités étaient croissantes au cours du temps. Dans le même temps,la Feda poursuivi la hausse de ses taux directeurs entamée en 2004, alourdissant les mensualités des prêts à taux variables.

Avec la hausse des taux d’intérêt et la baisse continue de la valeur des biens immobiliers, les défauts de paiement se sont multipliés parmi les prêts « subprime » puis « prime » puis « Alt-A », a priori moins risqués, surtout parmi ceux qui étaient à taux ajustables. Les défaillances des emprunteurs américains ont ainsi créé une baisse auto-entretenue des prix de l’immobilier : lorsque la dette d’un ménage américain est supérieure à la valeur de son bien immobilier, il a la possibilité d’annuler le remboursement de sa dette et de se faire saisir sa résidence, qui est alors mise en vente par le créancier. Ce mécanisme, en augmentant la quantité de biens immobiliers mis en vente, a entraîné à la baisse les prix de l’immobilier et accru le nombre de ménages arrêtant de rembourser leur dette, entretenant ainsi une spirale baissière. Et, comme les banques américaines ne peuvent prendre d’autre garantie que sur le bien qui fait l’objet du prêt, cette forte dévalorisation immobilière a entraîné des pertes d’exploitation pour l’établissement en contact direct avec le client et, par extension, les primes de risque, c’est-à-dire le supplément de rémunération demandé par les prêteurs pour couvrir le risque de défaut, ont augmenté sur les produits issus de la titrisation (des prêts « subprime » dans un premier temps), reflétant la révision à la hausse des probabilités de défaut et une moindre appétence pour le risque. Le manque de transparence, lié à la multiplication des intermédiaires entre le prêteur et l’emprunteur, a rapidement provoqué une crise de confiance généralisée : ne pouvant discriminer avec certitude entre les bons et les mauvais actifs, les agents économiques se sont détournés de classes entières d’actifs. Notamment, les titres adossés aux prêts immobiliers dont l’évaluation était jugée trop incertaine n’ont plus trouvé d’acheteur.

La comptabilisation des actifs à la valeur de marché (à l’exception de ceux explicitement acquis pour être conservés jusqu’à échéance) a contraint les banques détenant de tels actifs dans leurs portefeuilles à enregistrer immédiatement la chute de leur valeur[18]. Combinée au nécessaire rapatriement au bilan des actifs, ceci a amené les banques à passer dans leurs comptes des dépréciations d’actifs à partir de l’été 2007. Et, afin de rétablir les ratios prudentiels, les banques ont vendu une part de leurs actifs, tout en procédant à des augmentations de capital, accroissant ainsi l’offre de titres et entretenant la chute des marchés.

En imposant un niveau minimum de fonds propres aux banques et en exigeant ainsi une couverture accrue des actifs à risque, l’Accord de Bâle de 1988 (Bâle 1) a encouragé les banques à faire sortir leurs activités risquées de leur bilan. En d’autres termes, l’essor des véhicules d’investissements structurés (« structured investment vehicles » – SIV) et des conduits n’est pas tout à fait le fruit du hasard. Bâle II, que les autorités de contrôle bancaire internationales ont élaboré dans le but de remédier à certaines de ces carences, est entré en vigueur au début 2008 en Europe, mais n’est pas encore mis en œuvre aux Etats-Unis.

L’existence de ces intermédiaires était source d’opacité et d’incertitude et les besoins de refinancement, résultant notamment de l’activation des lignes de crédit que les banques avaient consenties aux différents véhicules de titrisation (SIV ou Fonds communs de créance), ont reporté les tensions sur le marché interbancaire, nécessitant l’intervention des banques centrales. En effet, un climat de défiance s’est installé entre les banques qui se sont notamment mises à refuser de s’échanger des liquidités à court terme entre elles sur le marché interbancaire. En témoignent notamment les écarts importants et persistants entre les taux directeurs et les taux d’intérêt interbancaires (Euribor et Libor) qui ont nourri la littérature du printemps et de l’été 2008.

La combinaison de ces sources de fragilité a été à l’origine d’un brusque changement de régime, qui a fait passer d’une période de liquidité abondante à une situation de pénurie apparente (Brack E., 2008).

Comme on le sait, la crise s’est ensuite répandue dans tous les compartiments bancaires et financiers, puis économiques (pour une description de la dynamique de la crise, voir de Larosière, 2009).

Article paru dans Banque Stratégie n°269 avril 2009.