Cartes Afriques devient « Pay & ID Expo »

Cartes Afrique – rebaptisé cette année « Pay & ID Expo » – a permis de faire le point sur les grandes évolutions du paiement sur le continent africain.
 J’ai particulièrement retenu des échanges :
  • L’intervention de Luping Zhang d’UnionPay, qui a souligné le grand succès du QR code pour le paiement mobile en Chine, grâce à sa simplicité. Mobile money va se continuer à se développer, et si la question est de savoir sous quelle forme (NFC, HCE, etc), le QR code (pas le plus avancé techniquement) mais grosse tendance car réunit des avantages forts pour tous les acteurs de la chaîne de valeur.
    • Avantages / inconvénients de la carte => demat/tokenisation permet de baisser les couts => Transfo carte en QR pour payer chez les commerçants physiques
    • Blockchain : un atout pour la régulation et les aspects sécurité, mais moins d’intérêt selon lui pour les systèmes cartes : en 3/4 parties une transaction doit actualiser chez 3/4 parties seulement alors que tous les nœuds blockchain doivent être actualises => plus complexe.
    • Biométrie : les empreintes digitales ne laissent que 10 possibilités de changement tandis que le PIN de la carte peut être changé selon les combinaisons à 4 chiffres
  • Pour le CEO de HPS, Mohamed Horani : 19 milliards de cartes auj. et 24 milliards en 2020. Bcp de personnes dans le monde rêvent d’avoir une carte, il s’agit aujourd’hui de trouver les combinaisons mobile et carte.
  • Maroc :
    • Une cellule « paiements mobile » a été créée auprès du gouverneur de la BKAM et va sortir sous peu une solution mobile interopérable entre les wallets existants des différentes banques et avec telcos via une plateforme commune processée par HPS Switch, après des travaux menés conjointement entre BKAM et ANRT. Comptes de monnaie électronique.
    • 350 millions transactions cartes et objectif 1 milliard à 5 ans avec le mobile pour 400 milliards dirham dont 15% en valeur pour le mobile. 90ù des transactions cartes sont des retraits sur DAB
  • Gabon
    • expérience de poste-finance au Gabon avec filialisation partie services financiers de la Poste qui a connu des pb de gestion. Création sous agrément IMF car moins exigeant en FP et objectif de devenir banque à 3-5 ans. Projet de ce type au Sénégal n’a pas fonctionné. 280 000 clients fonctionnaires au Gabon concernés, pas d’enrôlement nécessaire car réutilise la base clientèle existante de la partie services financiers de la Poste.
    • Fonds gabonais d’investissements stratégiques avec 100 Mds CFA en 2012 et abondement de 10% bénéfices exploitation ressources naturelles par an (Auparavant fonds pour les générations futures en sommeil à la BEAC). Intervient beaucoup en equity. 80% au Gabon mais aussi 20% à l’extérieur du pays : Oragroup / IGS au Nigeria/Fonds agricole Agrilene en CI ou stevia au Ghana
  • Algérie
    • mPos sur la table des discussions
    • Obligation faite aux commerçants d’avoir une solution d’acceptation carte/mobile avec 2018 année de grâce et pénalités à partir de 2019 => nouveaux acteurs TPE sur le marché
    • Usine de montage de TPE en Algérie car sinon 3 à 6 mois pour faire venir. Commerçants assez reluctants mais switch pousse. Dialogue avec Telcos
    • Question de l’obligation ou non d’adosser un wallet à un compte bancaire
  • Tunisie
    • USSD pour toucher max de personnes et intéresser les telcos mais aussi autre techno app embarquée avec QR code / NFS => pb autres acteurs syst qui ont main-mise sur ce système (Apple…)
  • UEMOA :
    • obligation de faire compensation en monnaie locale pour toutes transactions entre deux acteurs, y compris intragroupe => via switch GIM
    • Plateforme GIM UEMOA sur base techno HPS
Ecobank dispose d’une solution de paiement par QR code en Côte d’Ivoire sur mobile phone.
La Directrice de Trustech (qui se tient à Cannes tous les ans, ex-Salon Cartes) Claire de Longeaux était présente pour la première fois et a apprécié le dynamisme des échanges.
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Perspectives économiques en Afrique 2018

La Banque africaine de développement complète ses Perspectives économiques en Afrique par cinq rapports régionaux.

Ces études économiques régionales ont été rendues publiques à Tunis (Perspectives économiques en Afrique du Nord 2018), à Abidjan (Perspectives économiques en Afrique de l’Ouest 2018 et Perspectives économiques Afrique centrale 2018), à Nairobi (Perspectives économiques en Afrique de l’Est 2018) et à Pretoria (Perspectives économiques en Afrique australe 2018 ). Pour chaque région, un thème spécifique est abordé, outre l’analyse et les prévisions macro-économiques : le marché du travail en Afrique de l’Ouest ; les ressources forestières du bassin du Congo en Afrique centrale ; l’activité manufacturière en Afrique de l’Est ; les chaines de valeur alimentaires en Afrique australe ; la sécurité alimentaire en Afrique du Nord.

Dakar, février 2018

La participations aux rencontres du Club des dirigeants des banques et établissements de crédit d’Afrique a permis de prendre le pouls d’une communauté bancaire en pleine maturation.
Avec un dynamisme exacerbé par la baisse constante de la moyenne d’âge des membres du Club, les participants commencent à prendre la mesure de leur nécessaire réaction à l’incursion des opérateurs de téléphonie mobile dans les services financiers.
Dans un premier temps, les banques ont répondu en mettant en place des solutions de wallet bancaires et autres solutions de banque « light » (Ecobank, Société générale) – avec plus ou moins de succès – elles souhaitent maintenant aller plus loin dans des solutions plus structurées et plus diversifiées.
En effet, les Orange Money, Wari et autres consoeurs sont confrontées aujourd’hui à la limite de leur modèle issu de l’airtime : l’inclusion financière ne se limite pas à la seule digitalisation de la monnaie en P2P ou P2B si elle aboutit inévitablement par du cash out, d’une part, et si elle ne s’accompagne pas des services financiers dont a besoin la population pour se projeter dans le temps : crédit et assurance, en particulier. On se rend compte que les wallets servent principalement à l’envoi de fonds à distance, que ce soit pour payer des factures sans se déplacer ou envoyer des fonds depuis la ville vers les campagnes. Mais beaucoup moins au point de vente. La carte bancaire dans la ville est ainsi le moyen de paiement en monnaie électronique privilégié dans les lieux qui l’acceptent. Avec une interbancarité limitée souvent en intra-banque (acquéreur/émetteur), puisque le TPE SG n’accepte pas les cartes d’autres banques locales, par exemple. Par contre les cartes Visa ou MC étrangères fonctionnent plutôt bien.
On peut constater de ce point de vue un moindre antagonisme entre les différents acteurs de la sphère financière, même si certains EME issus de la téléphonie comme Orange n’ont pas encore appréhendé la mesure de la complexité de la régulation bancaire et financière qui s’applique aux banques par rapport à celle des EME. En étant EME, Orange se considère régulé comme les banques.
Plus que de la technologie, le besoin encore aujourd’hui est d’innover dans le type de produit et service à développer pour répondre aux préoccupations des acteurs (particuliers, entreprises), la dimension technologique étant en soutien.
Sur le financement et les paiements internationaux B2B, à notre la tendance de passer par les banques marocaines comme correspondent bank des banques africaines, particulièrement impactées par le de-risking. Le sujet reste prégnant.
La mise en œuvre de Bâle 2, rendue obligatoire en zone UEMOA depuis le 1er janvier, préoccupe également les banques dans son impact potentiel sur le financement de l’économie, et le chef du patronat a même évoqué devant le Premier ministre – dans le cadre d’un événement regroupant tout le patronat de la région auquel j’ai eu le loisir d’assister – le risque sur le financement du Plan Sénégal émergent. Aucune étude d’impact n’ayant été réalisée par la communauté bancaire, le point est difficile à appréhender.
Cependant, il est clair que la communauté bancaire se porte plutôt bien, à la fois pour les banques panafricaines « subsahariennes », celles dont le siège se trouve au Maroc et en Europe.
En matière de technologie, le SIPEN a fait salle comble avec de nombreux représentants de start up sénégalaises, de financiers en capital (Partech, fonds UK, UE, etc), d’espaces de co-working (Jokkolabs), d’incubateurs (CTIC, Gaïnde 2000) ou d’expériences d’intrapreneuriat (Sonatel/Orange), qui ont mis en exergue les besoins de formation, de concrétisation des idées et de faire se rencontrer les idée et le financement. CTIC, l’incubateur présent depuis 8 ans, incube sur 3 ans maximum et pérennise 80% des start up qu’il incube. Certaines start up incubées chez Sonatel sont aujourd’hui incubée chez Orange Global dans la Silicon Valley.
Il est à noter l’importance pour une startup de sortir du pays pour devenir bankable, comme le signale d’Adie, dont le concours starup est récompensé par un voyage dans la Silicon Valley, passage obligé pour ce faire.
Côté paiements, au-delà des solutions sur mobile qui, au final, sont assez limitées dans leurs fonctionnalités, des opérateurs privés bâtissent l’interopérabilité from scratch, en connectant à la fois les wallets mobile mais aussi ceux des banques ainsi que la monétique en proposant aux commerçants des solutions d’acquisition globales (Intouch, Paydunya, etc). A noter une polémique sur WeCashUp dont on parle beaucoup en Europe (la société a été récompensée par des prix d’innovation) mais dont l’activité patinerait dans la région et en Afrique centrale, avec des difficultés techniques – et donc un succès sur le terrain tout à fait relatif.
Néanmoins, cette interopérabilité entre wallets différents et entre pays différents, née en Afrique de l’Est (cf MFS Africa), est l’un des enjeux majeurs de maturation du secteur actuellement.
A noter également la relocalisation à Dakar depuis le Kenya de la fondatrice de BitPesa, société intéressante de FX et paiements B2B. Cette société de paiements internationaux basée sur la blockchain (fondée au Kenya et présente au UK et Luxembourg) vient d’acquérir l’européenne TransferZero (agréée en Espagne), lui permettant de développer son activité au départ de l’Europe (vers 200 pays, 50 devises).
Par ailleurs, des banques en lignes européennes s’intéressent de près au marché de la région, en particulier Sénégal avec des solutions en marque blanche. C’est pile le type de solution dont le marché local a besoin, avec davantage de valeur ajoutée et de dimension « bancaire » que ce que peuvent proposer les EME issus des telcos. Il y a des concurrents (cf Yup  de la SG) mais très peu compte tenu de la taille du marché et de la présence marquée des éditeurs classiques de core banking; la difficile et coûteuse intégration de ces solutions parfois surdimensionnées à l’échelle des besoins des banques locales a d’ailleurs fait grincer pas mal de dents.

De l’argent et du philosophe

Quoi de plus prosaïque que l’argent, cet outil incontournable de toute société humaine et qui fait grand bruit – on parle bien d’espèces sonnantes et trébuchantes. Terme avec pléthore de synonymes argotiques, l’argent est des tabous des plus résistants.
S’il est vulgaire, c’est parce qu’il a un lien symbolique très fort avec le corps humain. Mais est-ce à dire, comme le suggère la définition du terme vulgaire, qu’il est « sans aucune élévation » ?
Loin de là. L’argent ne peut circuler que grâce au concept de monnaie, qui ne peut être sans caractère sacré. Il est aussi symbole et ne peut exister sans confiance.
Il ne peut donc qu’attirer notre attention, et c’est pour cela un sujet souvent traité.
1. De la valeur et du sacré de la monnaie
Historiquement, au-delà du simple troc direct entre deux marchandises, la nécessité de passer par une unité de référence est apparue chez les Grecs contemporains d’Homère et les Romains de la Haute Antiquité en 3000 avant Jésus Christ. Lesquels utilisaient le bœuf. C’est ainsi qu’a émergé le concept d’unité de compte pour calibrer les échanges de produits et services de valeur inégale et avec un délai dans le temps. La première unité de compte, le bœuf, a été choisie pour le caractère sacrificiel primordial de très grande valeur de l’animal. L’unité de compte doit en effet nécessairement être ressentie comme infiniment précieuse, liée au sacré, avec une valeur intrinsèque.
Valeur reconnue et fort appréciée dans les différentes cultures qui se rencontraient, le bétail n’était cependant guère pratique pour les commerçants voyageurs, qui avaient besoin d’unités de valeur reconnues, non périssables et faciles à transporter. Le sel a ainsi rendu service aux voyageurs : au 14e siècle, Marco Polo a mentionné dans son récit de voyage en Chine que le sel était pressé et estampillé de manière officielle, quarante barres de sel valant une barre d’or.
Pour être pratique, la monnaie doit donc être au minimum transportable, mais aussi divisible, identifiable et durable : c’est la raison pour laquelle le métal a progressivement assumé ce rôle dans la plupart des régions. Il s’est négocié sous la forme de gongs, d’épées, de couteaux, de haches, de bêches, de billes, de bijoux, etc. Une fois ces objets de troc acceptés par tous, leur valeur s’est standardisée plus ou moins. C’est à peu près à l’époque où la Chine créa sa monnaie que le phénomène apparut en Occident, plus particulièrement en Lydie (Ouest de l’Anatolie, dans la Turquie actuelle), où, entre 650 et 600 av. J.-C., date à laquelle on a produit des morceaux de métal poinçonnés, des statères, utilisés comme moyen de paiement. Cet estampillage garantissait un certain poids et, partant, une certaine valeur intrinsèque. Les premières pièces d’or et d’argent firent leur apparition sous le règne de Crésus, dernier roi de Lydie (environ 560-547 av. J.-C.). Le rapport entre les deux métaux fut fixé sur la base du lien symbolique existant à l’époque entre ceux-ci, d’une part, le soleil et la lune, d’autre part.
La valeur d’usage a ensuite fait place à une valeur symbolique Au milieu du 17e siècle, la Suède s’est trouvée dans une impasse monétaire: la monnaie d’argent avait disparu de la circulation et celle de cuivre, d’un poids trop élevé (certaines pièces frisaient les 20 kg), ne circulait pas suffisamment. A alors été introduite la première monnaie papier, monnaie reposant exclusivement sur la confiance, sur la base du principe de transfert de dette. L’avènement de la monnaie papier a induit la création de banques pour assurer son émission, ainsi que la confiance nécessaire… En 1661, la banque privée Stockholms Banco émit ainsi, pour la première fois en Europe, des billets au porteur qui n’étaient plus entièrement couverts par un dépôt de métal. A partir de cette date ont co-existé les monnaies papier créées par des banques privées et de la monnaie métallique, dont la frappe était réservée au monarque. L’avènement de la monnaie papier, moyen de paiement privé, dématérialisé, impliquant une création monétaire, a bouleversé alors les repères antérieurs du sacré et de la souveraineté monarchique.
Pour la psychanalyste Ilana Reiss-Schimmel, « Du point de vue du travail de symbolisation, l’apparition de la monnaie-papier représente un saut qualitatif supplémentaire. Non seulement il n’y a ici aucun rapport direct avec la marchandise, mais la monnaie devient pur signe, un chiffre imprimé sur un papier qui, en soi, n’a ni utilité ni valeur. Accepter ce que représente le signe et lui faire confiance – on parle à juste titre de monnaie fiduciaire – suppose que soit acquise une qualité de travail psychique où la représentation des bons objets internes est fiable, sans quoi la suspicion et la méfiance empêcheraient le fonctionnement du système.
Dans une perspective psychanalytique, le fait d’évoluer vers ce système et de pouvoir s’y inscrire exige une structure du Moi souple et solide à la fois. Le recul historique de la nécessité de lier l’être à son avoir, de la nécessité d’affecter à l’argent un support de valeur propre sous forme de substance précieuse, n’aurait pu se faire sans que la sphère psychique évolue. L’avènement d’un tel système requiert par exemple que soit bien établie la représentation de l’absence. Il faut en effet que l’appareil psychique soit en mesure de supporter un système moins sécurisé, susceptible de provoquer des sentiments de précarité et d’incertitude, où ce qui a été tenu pour inébranlable devient aléatoire et où la relativité est le seul absolu puisque la valeur de la marchandise ne se mesure que par rapport à une autre. »
L’essor de la société industrielle a conduit à généraliser la monnaie-papier, sous la forme du billet de banque, qui s’est véritablement développé à partir du 19e siècle. D’abord émis par des banques privées, il a ensuite été émis par les banques centrales à partir de leur création : la Banque de France a été créée en 1800.
Les différentes formes de monnaie ont continué ensuite à évoluer. Aujourd’hui, différentes formes dématérialisées de monnaie coexistent, sous forme de monnaie dite scripturale, par opposition à la monnaie dite fiduciaire qui ne représente qu’une petite part aujourd’hui de la valeur des paiements.
2. De la monnaie lien social
Dans l’ouvrage La Violence de la monnaie, co-écrit avec André Orléan en 1984, l’économiste Michel Aglietta réfute la neutralité de la monnaie dans l’économie et propose de « partir du point de vue selon lequel la monnaie est le premier lien social dans une société marchande ». Plus récemment, il définit la monnaie comme « un contrat social objectivé dans un medium commun par lequel la collectivité qui en fait usage […] rend à chacun de ses membres dans l’acte de payer ce qu’elle juge avoir reçu de lui par son activité».
La monnaie définit en quelque sorte un espace de collectivité d’échanges.
C’est par la logique de la monnaie que se reconnaît la valeur, que s’institue la valeur. Pour la psychanalyste Ilana Reiss-Schimmel, « L’histoire de l’échange et l’émergence de la monnaie nous apprennent que le système d’échange codé implique que les sujets soient considérés comme semblables et égaux dans la transaction. Or l’homme a, certes, une aptitude à l’échange mais il a fallu une lente évolution pendant des millénaires pour la rendre effective. »
Dans ce système, le nôtre, la monnaie devient le lien social primordial. C’est elle qui organise les rapports interpersonnels dont le caractère contractuel est de plus en plus étendu. Le développement des rapports salariaux, où chaque individu peut vendre (louer) sa force de travail, devrait conduire à gagner en liberté et en égalité, puisque la différence entre les individus ne serait que quantitative ; mais le sentiment d’identité est mis ici à rude épreuve puisque les sujets deviendraient aussi interchangeables.
3. La charge symbolique de l’argent
Les termes argotiques de l’argent (fric, caillasse, blé par exemple), concernent l’ensemble des pièces de monnaie de petite valeur, et – par extension – toute monnaie ayant un cours légal.
Les nombreux domaines qu’explorent les synonymes argotiques de l’argent en démontrent l’ampleur symbolique et, par là-même, la complexité du rapport de l’homme à l’argent.
La monnaie a trois fonctions théoriques : transaction, thésaurisation, spéculation. La banque au sens large a reçu délégation de l’institution émettrice de la monnaie et est l’établissement chargé de fournir les moyens de paiement (transaction), de garantir la sécurité des fonds épargnés (thésaurisation) ainsi que les structures et outils permettant de couvrir le risque (spéculation).
L’argent a ainsi une symbolique très forte :
– L’argent est synonyme de puissance, de force, de plaisir absolu. Par extension, il permet aussi à certains d’exercer un pouvoir sur les autres, ou pour combler une faille narcissique et ainsi disposer du pouvoir de se faire aimer.
– L’argent représente aussi la sécurité, la protection. D’où l’accumulation d’argent dans des proportions importantes, qui peut révéler être une sorte de rempart de protection contre la vieillesse, mais aussi contre la mort.
– Enfin, et non des moindres, l’argent est source de plaisir. Par extension, l’argent peut aussi être utilisé dans l’objectif – vain – de combler un vide intérieur, au même titre que l’alcool ou la nourriture, l’argent va combler ce manque.
Pour le psychanalyste, on ne peut comprendre les variations de la charge symbolique de l’argent sans se référer au travail de symbolisation consistant à transférer le sens des expériences relationnelles précoces, qui vont devenir inconscientes, à toutes celles qui vont suivre. En suivant la ligne de la pensé de Freud, qui conçoit l’argent dans son rapport à l’apprentissage du pouvoir sur son propre corps et sur sa mère par le nourrisson, puis l’enfant, « on comprend que le surinvestissement du symbole est la conséquence d’une gestion de la libido en processus primaire. Autrement dit : on projette sur l’argent le pouvoir de colmater les angoisses primitives, le pouvoir de satisfaire les fantasmes générés par les expériences orales et anales pour parvenir à un sentiment de complétude. »
En tant qu’intermédiaire dans l’échange, il peut aussi être un outil de transfert de la valeur et de compensation d’un échange déséquilibré, y compris dans les relations humaines. Que penser de ces couples qui se déchirent pour de l’argent au moment du divorce? Considérant avoir mis de côté une partie de sa vie à s’occuper plus des enfants que le conjoint et demander compensation financière ex post. Introduire l’argent dans la relation entre deux personnes c’est risquer de faire appel – à tort – à la notion de valeur des deux protagonistes et dépasser la notion du travail et du service échangé, et entrer dans des considérations très complexes, car l’on peut y projeter beaucoup d’affects que ce qui ne relèverait que du sonnant et trébuchant.
4. L’argent, le capitalisme et l’humain
Dans une société libéralo-capitaliste telle que la nôtre, où l’argent occupe une place fondamentale, ne pas pouvoir en parler tranquillement est une vraie gêne. Comme le montre Bourdieu, et à sa suite les sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot, le masque du tabou, de la pudeur, de la discrétion dont on couvre les questions relatives à l’argent, empêche beaucoup de vrais débats économiques et politiques. Or, c’est bien l’argent qui fait la différence entre emploi et travail. Que veut-on faire d’une société toute robotisée ? Si c’est bienveillant vis-à-vis de l’ensemble des humains, pourquoi pas. Mais sinon, quid d’une économie qui ne serait pas adressée à l’homme ? Pour le sociologue Raphaël Logier, l’emploi sert à produire de la richesse, ce n’est pas l’emploi qui est la richesse. Passer du mythe du plein-emploi à la pleine activité, en accompagnant la robotisation, qui libère de l’esclavage du travail, n’est possible que si l’on redistribue la richesse ainsi créée à tous. Pour Bernard Stiegler, la robotisation est une bonne chose à condition que l’on développe des moyens d’investissement très importants pour développer de nouveaux savoirs chez les individus et développer une activité sociale et non plus productive.
Pour ce que qui nous concerne ici et maintenant, le travail du philosophe est un travail sur le corps et l’esprit, indissociables, pour toucher l’âme, et l’argent y a aussi sa place, une place primordiale. A partir du moment où l’on accepte de s’ouvrir au regard de l’autre sur soi, de lui demander, comme nous le faisons, de nous dire ce qu’il voit en nous et nous aider ainsi à progresser, nous n’avons plus à avoir peur de l’échange. De donner et de recevoir. C’est à nous-même que nous donnons in fine lorsque nous le faisons. C’est nous-même que nous faisons grandir en observant le monde, en étant dans le monde. L’argent est le moyen d’entretenir ce corps dont le philosophe ne peut se passer pour (bien) penser. L’argent ne deviendra caduque qu’une fois compris que ce qu’il y a à trouver est en chacun et n’a ni prix ni termes de l’échange : l’amour universel.

La transformation digitale de l’intermédiation bancaire : FinTechs et Ecosystème

Pôle Finance Innovation – Livre blanc « La transformation digitale de l’intermédiation bancaire : FinTechs et Ecosystème »
Contribution

Le digital est devenu un impératif pour l’entreprise et aucune région de la planète ne peut aujourd’hui échapper à son influence. Dans les pays en émergence, le numérique permet de réaliser des gains générationnels importants, dépassant les limites des déficits en infrastructures. En Europe et aux Etats-Unis, il implique pleinement le client comme acteur de sa propre relation à l’argent et le remet au centre des préoccupations des entreprises bancaires et autres prestataires de paiement. L’entreprise bancaire est ainsi devenue connectée (multicanal e-commerce, applications mobiles, tablettes, paiement intégré, etc.), intelligente (exploitation des données pour la banque, monétisation des données client, identité numérique, développement de la transversalité entre les différentes branches, etc.), agile (nouveaux moyens de paiement, Bring your own device, dématérialisation, Cloud) et sociale (image de marque, crowdfunding, médias sociaux, économie sociale).
La transformation des banques de détail, en réponse à ces évolutions de marché, se traduit par l’optimisation, via internet, de l’expérience client, de la transformation des processus opérationnels, de l’évolution des organisations et des modes de fonctionnement internes, et de la transformation du business model des banques. Ces adaptations de la banque de détail, de son organisation et de ses modes de fonctionnement, impactent ses métiers : activités, environnement et compétences-clés. Selon Michel Serres, la révolution numérique en cours aura des effets au moins aussi considérables qu’en leur temps l’invention de l’écriture puis celle de l’imprimerie. Les notions de temps et d’espace en sont totalement transformées et les façons d’accéder à la connaissance profondément modifiées (Petite Poucette, 2012).
Les smartphones permettent de construire une relation-client en continu ; ils deviennent aussi interfaces de pilotage de services. Le mobile change la donne, car il permet de construire une relation continue dans le temps avec le consommateur. En tant qu’amplificateur de la relation client, il permet aux banques d’entrer dans le quotidien des individus en leur apportant de nouveaux services, par exemple en envoyant des alertes SMS. Mais, en contrepartie, face à la multiplication des objets connectés, le défi consiste à proposer une plate-forme unique pour simplifier la gestion par l’utilisateur et apporter une cohérence d’ensemble. La transformation de l’expérience client ne constitue, cependant, que la face immergée de la transformation numérique de la banque, qui concerne pour une grande part ses processus opérationnels. L’automatisation des processus constitue en effet une opportunité forte de croissance pour la banque, lui permettant de raccourcir et de simplifier les démarches bancaires. C’est donc une révolution du fonctionnement interne qu’induit et que permet l’innovation, au travers, en particulier, d’un meilleur pilotage de l’activité.
De nouveaux acteurs émergent dans le secteur des flux, profitant parfois du manque d’agilité des acteurs ayant acquis une taille critique à l’échelle de l’activité bancaire « traditionnelle ». 10 à 40% des revenus des acteurs les plus menacés des services bancaires seraient remis en cause par l’arrivée de nouveaux acteurs. Si la règlementation joue un rôle important sur la conservation de la spécificité bancaire (conservation des dépôts et création monétaire), elle peut aussi limiter la capacité des banques à innover agilement. Faut-il les opposer ? Les expériences de filialisation de PSP récentes en la matière, ne serait-ce qu’en France, démontrent au contraire la forte complémentarité entre ces acteurs, les uns expérimentés en quête d’agilité, les autres, nouveaux entrants, en quête d’expérience et de cette taille critique. L’expérience des opérateurs de téléphonie mobile cherchant à obtenir des agréments bancaires, ou les banques une licence d’opérateur de téléphonie mobile virtuelle (MVNO), montrent, encore une fois que les Fintechs ne se substituent pas aux banques mais qu’elles sont complémentaires dans un écosystème en pleine évolution, créateur de valeur. Si Lavoisier a raison et que « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », alors la coopération entre acteurs demeure la voie idoine d’une évolution harmonieuse du secteur.

Paris, le 31 mars 2016

Bee

Avec 16 années d’expérience pragmatique dans le domaine des moyens de paiements au sein du Groupe Banque Populaire puis de BPCE,

combinées à 20 années d’analyse des évolutions des systèmes bancaires et financiers à l’échelle mondiale en tant qu’économiste,

l’objet de cette initiative est de mettre à profit cette expérience, à la fois opérationnelle et stratégique, au service des mutations en cours des banques et services financiers en Afrique. Auteur de deux ouvrages sur les régions Afrique et MENA, j’ai une connaissance fine des problématiques bancaires et financières de la région.

Pourquoi « Bee »? Parce que, telle l’abeille, l’objectif est de partager les bonnes pratiques éprouvées et permettre leur fructification.

Cette expertise peut être envisagée sour plusieurs formes et différents axes:

– une contribution à des réflexions stratégiques en amont de projets de régulation visant à promouvoir des services financiers, de paiement, au service de l’inclusion financière;

– une étude stratégique au service d’un établissement qui veut restructurer une filière paiements, ou introduire un nouveau service pour ses clients, et ainsi déterminer la meilleure voie pour ce faire;

– toute autre étude stratégique ou gestion de projet, du pré-cadrage à la livraison.

Le secteur bancaire de l’ombre

Le Financial Stability Board a publié mi-novembre son troisième rapport annuel sur le Système bancaire de l’ombre (ou Shadow Banking System -SBS, dans lequel il dresse un état des lieux dans 25 économies matures, y compris la zone euro. Le FSB y établit que l’intermédiation financière non bancaire a crû de 5000 milliards de dollars en 2012, pour atteindre un montant global de 71000 milliards de dollars.

Ils sont pour un tiers aux Etats-Unis et un tiers en Europe, 14% au Royaume-Uni, ainsi qu’au Japon, Chine, Brésil, Suisse, Corée, Canada, HK et Australie. Le SBS défini par le FSB recouvre principalement le financement hors de la zone régulée bancaire par dispersion du risque au moyen de la titrisation; sous cette forme, il se trouve principalement dans les pays avancés, tandis que les pays émergents, notamment en Chine ou en Inde, ont un « système bancaire de l’ombre » sous la forme d’une alternative non régulée à l’intermédiation bancaire. En d’autres termes, dans le premier cas, et en particulier en Europe, l’on assiste à une désintermédiation des banques, poussée par un renforcement drastique des exigences règlementaires post-crise et une innovation, notamment sur les moyens de paiement, qui fait émerger de nouveaux acteurs, non bancaires. A terme, on assiste à un phénomène qui pourrait ressembler à celui qu’à connu les Etats-Unis jusqu’en 2007, avec une réduction très conséquente de la part des actifs du « coeur » hautement régulé et en faveur d’une « périphérie » beaucoup moins régulée et vers laquelle ont été transférés les risques sans toutefois que soit rompu le lien avec le « coeur ». Dans le second cas, le SBS permettrait de pallier à ce jour l’incapacité du secteur bancaire à financer les besoins des agents économiques individuels selon certains. L’expérience montre que l’absence de régulation est source d’excès comme en témoignent les taux et conditions usuraires rencontrés dans la plupart des pays sans régulation ainsi que les bulles de financement immobilier hors « coeur » régulé aux Etats-Unis ou en Chine.
Mais la régulation est aujourd’hui un exercice périlleux, où des efforts trop appuyés (et efficaces finalement) pour réduire la taille des banques (aboutissant à une situation où ces dernières cherchent à ne plus être catégorisables comme « Too big to fail »), repoussent au-delà des frontières du régulé un volume toujours plus important d’actifs financiers. Si les régulateurs n’ont pas éludé la nécessité de sa régulation, l’ouvrage est d’ampleur puisque, par définition, l’on part de beaucoup plus loin. L’intérêt des régulateurs et superviseurs bancaires ne fait pas nécessairement celui de ceux du système financier dans son ensemble. Et du contribuable in fine.